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    Danse

    «L'après» — En pleine chair

    La soirée double, à Tangente, explore des textures de chair

    24 novembre 2017 |Catherine Lalonde | Danse
    <p>«Corps étranger II» est un riche univers sculptural vivant, organique.</p>
    Photo: Lynne Fried

    «Corps étranger II» est un riche univers sculptural vivant, organique.

    La chair. C’est sa texture surtout, et son état paradoxal à la fois poreux et imperméable, qui résume la soirée chorégraphique L’après. La chair dans toute plasticité, du ferme au flasque, comme miroir d’une âme — celle des interprètes, mais peut-être davantage celle des spectateurs, qui projettent sur la peau-écran des danseuses leurs perceptions et fantasmes —, c’est Corps étranger II de Christine Germain. Et la chair de la chair, la duplication des corps, gestes et respirations comme elle peut se faire dans le legs physique de la mère à la suivante, et se perdre ensuite, dans Je suis la fille, de Geneviève C. Ferron.

     

    C’est par la lente, très lente apparition d’un bras, issu d’entre le noir des rideaux, que débute Corps étranger II. Un dos suivra, une parcelle de peau à la fois, dans un clair encore très obscur calibré avec art par Heather Basarab, qui pose aussi des trous noirs sur le corps, qui le forge si bien que le spectateur finit par ne plus savoir ce qu’il voit. D’abord illisible, la forme finit par se réinventer. Sont-ce là des fesses ou une énorme tête ? Le souffle se devine, le poids de la peau qui tombe sur les os donne aux images un effet fondant. Le trompe-l’oeil perceptif est efficace pour le spectateur patient, et bientôt l’imagination se superpose au lent mouvement.

     

    Corps étranger II est aussi un riche univers sculptural vivant, organique. J’y ai vu, dans une magie qui se fait et fuit, un masque africain, des protubérances grotesques, une citrouille, une forme extraterrestre, un énorme sexe féminin, des chairs carnivores. Le duo qui suit, avec ses corps superposés qui deviennent bête à deux dos, a fait surgir la mémoire d’oeuvres en arts visuels. Les sculptures les plus corporelles de Louise Bourgeois, un Henry Moore qui aurait été flouté. Ou même, étrangement, les portraits d’Arcimboldo.

     

    Ce jeu très réussi de superposition, qui sera propre à chaque spectateur et à ce qu’il injecte dans la pièce, tombe à quelques reprises à plat, alors que l’image, pour quelle évanescente raison ?, s’effondre, que le corps retrouve une posture archiconnue. Mais ces échappées ne sont pas entièrement faiblesses, puisqu’elles révèlent par effet de contraste la magie dont on vient de sortir, où l’on retombera. Le dernier tiers de la pièce, alors que le rythme s’accélère, prend un ton plus volontaire ; cette rupture, doublée par celle de la trame sonore, n’enrichit pas la proposition. Plus n’est pas toujours mieux. L’oeuvre semblait ici en appeler à creuser le sillon en profondeur plutôt qu’à diversifier soudain, en bout de course, la composition.

     

    Des pièces soeurs

     

    C’est dans une autre tonalité, bien que jouant sur les mêmes axes (clair-obscur ; nudité et mise en lumière des peaux ; lenteur ; gestuelle accessoire et répétée ; trame sonore électronique ; un mouvement inspiré d’un côté du somatique — Feldenkrais —, de l’autre du yoga), que se déploie Je suis la fille. La vue ici est obstruée, parfois déviée par les dessins mouvants de l’écran de fumée qui pose les deux danseuses en arrière-plan. Elles livrent côte à côte mais de concert, en boucle, une phrase simple, chacune dans son espace, comme un rituel, à la fois pour soi et ensemble. Le poids ici est posé, plus léger, tenu ; les ancrages, au soir de la générale, fragiles. La répétition parle du passage, et le moindre changement d’axe, qui survient vers la fin, fait figure d’événement, sans toutefois le provoquer.

     

    Les deux pièces sont-elles trop concomitantes ? La question, qui en est une de commissariat, se posait hier. Les partages entre Corps étranger II et Je suis la fille étaient si nombreux que la comparaison naissait de source, là où on aurait voulu pouvoir prendre chaque part comme une entité unique ; et votre critique fut incapable de remettre son regard à zéro pour Je suis la fille, restant teintée par la proposition précédente.

     

    La reprise de certaines manières entraîne aussi des questionnements qui n’auraient peut-être pas surgi sans leur multiplication. Par exemple ? Si les peaux exposées sont systématiquement celles de jeunes femmes fermes, belles et filiformes, parle-t-on encore d’organicité, de plasticité, de rituel, de mère et de fille, ou de jeunesse et de « filles en série » selon le concept de Martine Delvaux ? Le jeu de perception pourrait-il gagner à se jouer également sur notre idée de ce qu’est un corps de danseuse (et le féminin est utilisé ici de manière consciente) ?

     

    Mais ces questions naissent parce que les pièces sont cohérentes, pensées, prêtes à rencontrer le public, qui arrive lui aussi avec ses porosités et ses imperméabilités. Une soirée d’où émane de pleine chair une lente réflexion est toujours une petite richesse.

    Corps étranger II / Je suis la fille
    Une chorégraphie de et avec Christine Germain, dansée par Sonshéree Giles et Joyce Lu / De Geneviève C. Ferron, avec Gabrielle Surprenant-Lacasse et Anouk Thériault. Présentées par Tangente, à l’Espace danse du Wilder, jusqu’au 26 novembre.












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