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    Critique danse

    «Dansu»: sens et crédibilité

    20 octobre 2017 | Mélanie Carpentier Collaboratrice | Danse
    «Amigrecta» exige du spectateur une grande concentration afin d’y projeter son propre imaginaire.
    Photo: Go «Amigrecta» exige du spectateur une grande concentration afin d’y projeter son propre imaginaire.

    Les nouvelles danses japonaises se côtoient et ne se ressemblent pas à l’Espace danse du Wilder dans le cadre du focus Japon Dansu coprésenté par l’Agora de la danse et Tangente. Face à ce premier aperçu sur le travail de deux jeunes chorégraphes de la scène contemporaine nippone, on sera gagné par deux énergies opposées. L’une flamboyante et à l’hyperactivité infantile, l’autre plus mature, subtile et méditative.

     

    Pétrie par les cultures alternatives, la Tokyoïte Mikiko Kawamura s’approprie l’art du popping — style de mouvement issu du hip-hop — et le décline sous diverses atmosphères musicales dans sa pièce Alphard. La danseuse en solo construit un patchwork entre obscurité et lumière qui plaira sans doute aux amateurs de danse urbaine. Reposant sur une grande musicalité des mouvements, le corps devient une antenne qui réagit et dialogue aussi bien avec la musique alternative que le classique. En mettant sur un même pied d’égalité le pop style générique d’anime, l’électronique-dance aux sonorités de jeux vidéo, les chants spirituels traditionnels et les récitals de piano, l’artiste entend faire valser les hiérarchies entre culture d’en haut et culture d’en bas pour nourrir sa danse ondulatoire, saccadée et robotique.

     

    Difficile de se projeter totalement dans ce qui se joue sur scène, de se raccrocher à des images, hormis celle des pompons en plastique (détail qui restera néanmoins cosmétique) et de trouver un propos clair derrière cette surcharge d’énergie et de volume sonore. On perd assez vite pied, noyé sous le flot musical éclectique qui finit par fusionner, alors que le mouvement ne se détache pas du plan frontal. Si bien qu’on se sent, comme spectateur, livré à soi-même, s’interrogeant sur cette surcharge. Celle-ci sert-elle à nous faire éprouver une certaine désorientation propre à la cacophonie des centres urbains — Tokyo, voire New York — avec leurs mille stimuli par seconde ? Si tel est le cas, on se demande à quel point cet aspect est intentionnel et maîtrisé, et si au-delà de l’exercice de style et de l’humour en scène il y a bel et bien un propos sous-jacent, autre que la perte de sens et une certaine aliénation qu’on est tenté de projeter en scène.

     

    Les choses premières

     

    En contrepoint, la pièce pour cinq interprètes de Kaori Seki relève d’une énergie très contenue. Cette dernière mise sur le sensoriel et offre une place de choix au silence, tandis que la danse y est incarnée et pleine d’une douce animalité.

     

    De la scène surélevée comme un tremplin se détachent des silhouettes aux justaucorps couleur chair. Les danseurs, comme se dégageant d’une tanière, entrent et sortent par deux trous dans le sol, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière-scène. Des odeurs de gingembre, de pin et de plantes mentholées gagnent le public, nous transportant dans une atmosphère forestière. À peine audibles, de discrets cliquetis, goutte à goutte et claps de bois nous poussent à tendre l’oreille, à être attentif aux moindres sons qui percent le silence. En solo, duo et trio, d’abord à quatre pattes, les marches des cinq interprètes se déploient lentement alors qu’ils se portent, se supportent et se transportent délicatement. Puis, les membres se désarticulent et se meuvent des doigts jusqu’aux orteils. Les jeux d’équilibre, les portées et les soubresauts surprennent par leur agilité, tandis que les corps s’imbriquent, sculptant des images de créatures anthropoïdes. Une part primale se détache de la pièce à la temporalité circulaire, avec ces corps caverneux, amphibiens, foetus et vertébrés, recroquevillés et rampant qui soudainement bondissent et jaillissent du sol avant de redisparaître sous terre.

     

    Amigrecta exige du spectateur une grande concentration afin d’y projeter son propre imaginaire. Son vocabulaire hybride — où on reconnaît les héritages du buto (danse née du trauma d’Hiroshima et de Nagasaki) et de la dextérité du ballet — finit par nous happer. Composée peu après la catastrophe nucléaire de Fukushima, on peut y lire le fantasme d’une nature qui renaît de ses cendres et reprend ses droits sous des formes inédites. Une écriture chorégraphique mûre, sensorielle et méditative à découvrir sans faute.

    Présenté par l’Agora de la danse et Tangente, dans la cadre de Dansu (focus Japon) :

    Alphard
    De et avec Mikiko Kawamura.

    Amigrecta
    Chorégraphie de Kaori Seki, interprétée par Yu Goto, Teita Iwabuchi, Kaori Seki, Shun Shimizu, Yui Yabuki.

    Lumières : Masayoshi Takada; Parfum de scène : Toshifumi Yoshitake; Son : Yuji Tsutsumida.

    Du 18 au 21 octobre à l’Espace danse du Wilder.













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