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    Quatre jours d’impro totale pour Peter James

    Le chant du cygne du vieux singe à qui on n’apprend pas à faire des grimaces

    7 octobre 2017 |Catherine Lalonde | Danse
    «Je ne me suis jamais fait vivre une peur comme ça; c’est extrême; j’ai vraiment hâte», affirme Peter James.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Je ne me suis jamais fait vivre une peur comme ça; c’est extrême; j’ai vraiment hâte», affirme Peter James.

    Peter James ? Peut-être que vous ne connaissez ni le nom ni la gueule caractéristique et caractérielle restée underground pendant ses 40 ans de carrière. Spécialiste « du vide, du rien et du néant » sur scène, faiseur de performances postmodernes, il est aussi, ces derniers temps, dramaturge, collaborateur ou « oeil extérieur » pour les chorégraphes les plus intrigants de la relève — Dana Michel, Manuel Roque, Nicolas Cantin, et Daina Ashbee viendra s’ajouter bientôt. Il reprend la scène en solo la semaine prochaine, dans le cadre du festival Phenomena. À ses risques et périls. Et aux nôtres.

     

    « Ce ne sera pas un show. J’ai fait zéro répétition. Ça va être de l’impro totale, 30 ou 40 minutes. J’ai des tonnes de notes à la maison, d’accessoires, je suis chargé à fond, au bord de devenir fou. Je ne me suis jamais fait vivre une peur comme ça ; c’est extrême ; j’ai vraiment hâte. » Car pour fêter ses 60 ans, qui ont sonné le 25 septembre dernier, ce vieux primate qui a déjà fait les pires grimaces se paie ce saut dans le vide.

     

    Issu de l’école de mime Omnibus, rattrapé presque tout de suite par le milieu de la danse (Brouhaha), nourri de théâtre (« en danse et en théâtre, c’est la gang des plus expérimenteux qui me prennent. Les plus rebelles. Ceux qui cherchent à faire des trucs qui ne sont pas dans la norme », précise-t-il), conseiller à l’École nationale de cirque, Peter James est une figure à part, unique, en arts vivants au Québec.

     

     Le vide, le rien, le néant

     

    Il s’intéresse à la présence et à l’état de corps et d’émotion — la gestuelle peut complètement disparaître —, à toutes les relations, même sombres ou pleines de malaises, avec le public, les partenaires de jeu, les accessoires. « Je pense que la présence est une matière ; les états sont de la matière. Pour moi, ça peut devenir des sculptures, sauf que c’est invisible. Je fais le pari de le rendre palpable, transmissible. » Et ce sont beaucoup les artistes visuels qui l’inspirent : Bruce Nauman, Paul McCarthy, Louise Bourgeois.

     

    « Le vide, le rien et le néant, ce sont toujours mes trois principaux axes », nomme-t-il, tentant d’expliquer l’inexplicable qui est devenu son métier, « mais aussi le trop ; l’hyperexpressionisme, que j’appelle, quand j’explose en hurlant, avec toute cette colère et cette violence qui me vient de mon backgroung, cette rage colère d’Irlandais. Quand tu fais ça sur scène, ça génère de l’énergie, ça revole sur les spectateurs. Et ensuite tu peux redescendre et faire des trucs micro, minimalistes ou plus délirants. »

     

    Il nomme aussi « l’étrange » parmi ses données de travail. « Je suis comme un poisson dans l’eau avec l’étrangeté d’être. L’enfance aussi n’est jamais loin ; la mort, tout le temps ; et quelque chose à propos de l’amour, du manque d’amour, se retrouve là tout le temps. » Ze Psychotik Happening Project (2009), Parade d’états (2012), The Red Mark ou Comme dans un zoo (2010) sont de ses créations antérieures.

     

    Il parle aussi de son admiration pour Artaud, Grotowsky, les performeurs extrémistes qui jouaient à la roulette russe ou se lançait la tête contre les murs jusqu’à saigner, sans estimer avoir besoin d’aller jusque-là. « Eux l’ont déjà fait. Et je ne veux pas virer fou non plus. » Il nomme Lynch, Tarkovsky, Cronenberg, leurs approches de la psyché. Ici, il est porté par les traces qu’ont laissées Claude Gauvreau, Robert Gravel et Jean-Pierre Ronfard.

     

    L’art sauvage

     

    C’est toute une vision que ce punk qui n’en est pas revenu prône et porte, contaminant chaque année des étudiants. Trois de ses émules termineront la soirée, offrant une performance d’une quinzaine de minutes chacun. « L’art a cette responsabilité de ne pas avoir peur, de proposer des choses qui vont vraiment déranger, qui vont être pas belles, brutes. Si j’étais en arts visuels, je serais en art brut. L’art n’essaie pas de plaire, il vit pour lui-même ; c’est un diamant brut, pas raffiné. Alors que la culture doit plaire ; il faut y faire des concessions. C’est correct, mais moi, c’est le sauvage qui m’intéresse. Oui, tiens, de « l’art sauvage », j’aime ça. C’est un beau mot. Je fais de l’art sauvage. »

     

    Alors, à quoi s’attendre, comme spectateur, devant ce Chant du singe ? Même ses collaborateurs à la musique (Francis Rossignol) et aux éclairages (Karine Gauthier) ne le savent pas, et devront improviser. « À Montréal, je trouve qu’il n’y a pas beaucoup d’artistes qui prennent beaucoup de risques. Les artistes montréalais sont très gentils, propres, ils emballent beaucoup leurs affaires — beaucoup trop, selon moi. Prendre un risque artistique, c’est arriver avec un produit pas nécessairement fini. Laisser la proposition encore à moitié brute, pour que le public puisse voir les manques, les carences, les vides, et participer à la construction. Arrêter de gommer, avec beaucoup de belles lumières, de beaux décors, de beaux costumes, et laisser de la place au spectateur pour imaginer… »

     

    Un saut dans le vide, donc, pour les spectateurs aussi, dans l’inconnu, dans la folie, les cauchemars et les beaux délires de Peter James…

    Le chant du singe – happening postpostpost
    De et avec Peter James, incluant des performances d’Émile Pineault, de Lara Oundjian et de Thomas Saulgrain. Dans le cadre de Phenomena, à la Chapelle scènes contemporaines, du 10 au 13 octobre.












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