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    Critique spectacle

    Les délicieux limbes de Marie Chouinard

    29 septembre 2017 |Mélanie Carpentier | Danse
    Très illustratif, et peut-être trop explicite, le premier acte nous laisse découvrir des corps semi-nus et aux parties génitales gommées pour coller aux personnages peints par Bosch.
    Photo: Nicolas Ruel Très illustratif, et peut-être trop explicite, le premier acte nous laisse découvrir des corps semi-nus et aux parties génitales gommées pour coller aux personnages peints par Bosch.

    Quelle résonance et quel sens peuvent bien prendre encore Le jardin des délices de Jérôme Bosch aujourd’hui ? Répondant à l’invitation de la Jheronimus Bosch 500 Foundation, Marie Chouinard semblait toute désignée pour s’approprier l’univers du chef-d’oeuvre du peintre primitif flamand du XVe siècle. Ce faisant, elle propose ce jeudi une création formellement fascinante et surprenante, qui nous laisse cependant dans le flou quant à la nécessité d’une réinterprétation contemporaine du fameux triptyque boschéen. Troisième soir de spectacle pour la compagnie de la célébrissime chorégraphe qui collectionne les succès, en ce début de saison chez Danse Danse. On découvrait aussi mardi dernier en première montréalaise le très marquant Soft virtuosity, still humid, on the edge, ainsi qu’une reprise du Cri du monde.

     

    La chorégraphe renverse les étapes progressives en s’attaquant d’entrée de jeu au panneau central du fameux triptyque de Bosch, le plus dense avec ses myriades de détails. Elle choisit de mettre en mouvement certaines images qui apparaîtront en gros plan sur les côtés latéraux de la scène et en fond de scène. Très illustratif, et peut-être trop explicite, ce premier acte nous laisse découvrir des corps semi-nus et aux parties génitales gommées pour coller aux personnages peints par Bosch. Les corps plus blancs que blancs des danseurs blanchis au talc nous sautent aux yeux. Sur des chants choraux déconstruits, ceux-ci tantôt se harcèlent, tantôt se chamaillent et se piquent. La sexualité prend la forme de gestes jamais trop suggestifs, comme sous-jacents. Une bulle rappelant la sphère sur les volets du triptyque est présente sur scène et bientôt habitée par des mouvements de groupe en synchronie. Assurément belle chorégraphiquement et lisse techniquement, malgré quelques images fortes, cette première partie à première vue nous questionne : Marie Chouinard aurait-elle assujetti son écriture scénique en voulant trop épouser l’esprit du chef-d’oeuvre flamand ? Quelque chose ne tourne pas rond. Tombée de rideau.

     

    Une minute de l’acte suffit pour nous emmener totalement autre part. On saute du coq à l’âne, oui, mais comme le triptyque de Bosh nous happe dans ses univers si disparates et totalement contrastés. L’équilibre initial se trouve bouleversé. Grand clash entre les deux actes. Dans une deuxième partie osée, Chouinard parvient à nous rendre l’Enfer plus dérangeant, sympathique et inspirant. À la beauté lisse succède le désordre, l’orgie sans queue ni tête, l’humain qui dégringole de son échelle. Toute une panoplie d’objets du commun envahit et sature l’espace. La présence des danseurs se fait plus performative. L’enfer, ici, s’avère délicieusement grotesque, avec ses rugissements et ses corps hybrides encastrés dans ce bric-à-brac. Là se retrouve le style de la chorégraphe, d’où perce une étonnante touche de provocation et de sensationnalisme.

     

    La pièce se clôt sur le Paradis, acte plus solennel et subtil. Cette image devenue lieu commun de l’Ève offerte à Adam par le Christ est subvertie, les rôles masculins et féminins se substituant l’un à l’autre, le Christ apparaissant sous des traits féminins. Les figures se démultiplient, tandis que le geste de la main tendue sur la toile est mis en évidence. Une main tendue dans le vide.

     

    Inspiration picturale et préfiguration

     

    Il est curieux de voir comment Le cri du monde préfigure Le jardin des délices. Si bien qu’on croit reconnaître déjà l’atmosphère apocalyptique de la toile de Bosch dans cette pièce composée en 2000. Les mouvements et les ruptures de ton s’enchaînent au quart de tour. De cette pièce, on retiendra les incroyables solos de Valeria Galluccio, présence forte dont les membres semblent indépendants les uns des autres ; les duels de personnages aux allures de faunes de Nijinski, aux profils de vase antique ; les glissades en équilibre sur un pied à travers la scène ; les décharges secouant les chairs, les dépenses énergétiques soudaines et les cris muets. Sommes-nous déjà dans l’enfer boschéen et ses paradoxes ?

     

    Plus risquée, et sûrement plus intéressante encore, est Soft virtuosity, still humid, on the edge. Une pièce qui divisera le public, car dans cette nouvelle création, Marie Chouinard s’accorde une lenteur, plus de répétitions et pousse la tension à l’extrême… au point de mordre les nerfs. D’entrée de jeu, les danseurs, en bleu et noir sur fond blanc, traversent la scène en boitant. Des corps singeant la difformité qui viennent toucher à une de nos peurs fondamentales. Une discrète caméra capture l’image des interprètes qui se trouvent démultipliés sur l’écran en fond de scène, élément qui sert fort justement la pièce. Les projections permettent une insistance sur les faciès grimaçants, et sur la tendresse et l’étrangeté des face-à-face. De cette oeuvre audacieuse, qu’elle plaise ou déplaise, la séquence du Radeau de la Méduse laissera assurément son empreinte. La toile romantique de Géricault s’impose au souvenir. D’abord, des corps empilés les uns sur les autres, tandis que se font entendre des bruissements de ferraille comme dans la cale d’un bateau. Les corps peu à peu se relèvent, certains bras tendus vers l’horizon. Des visages en proie à l’horreur, la peine, l’extase, la soif et la salvation macabre. Dans ce tableau vivant, les gestes se déploient lentement sur la durée, alors que la conception sonore par son omniprésence et son insistance deviendrait presque agressive, semant dans la salle une fièvre nerveuse. Et c’est là la force des grandes oeuvres en danse, d’instiller ce trouble dans son public, si bien qu’elles laisseront leurs traces dans la mémoire.

    Présenté par Danse Danse:
    «Le cri du monde», «Soft virtuosity, still humid, on the edge». Les 26 et 27 septembre, Théâtre Maisonneuve, Place des Arts. «Jérôme Bosch: Le jardin des délices». Créations de Marie Chouinard. Interprétées par Charles Cardin-Bourbeau, Sébastien Cosette-Masse, Marilyne Cyr, Catherine Dagenais-Savard, Valeria Galluccio, Motrya Kozbur, Morgane Le Tiec, Jason Martin, Scott McCabe, Sacha Ouellette-Deguire, Carol Prieur et Clémentine Schindler. Du 28 au 30 septembre, Théâtre Maisonneuve, Place des Arts.












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