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    Critique spectacle

    «Piece for person and ghetto blaster» — Théâtre philosophique

    28 septembre 2017 | Sara Fauteux - Collaboratrice | Danse
    La performeuse australienne Nicola Gunn
    Photo: Gregory Lorenzutti La performeuse australienne Nicola Gunn

    Sur papier, Piece for person and ghetto blaster s’annonçait presque comme un exercice de style. Mais sur le plateau, alors que les mouvements se superposent aux mots, que les rythmes et les registres se succèdent et que les effets s’accumulent, on est plutôt devant une proposition scénique complexe et redoutablement cohérente. L’interprète et metteure en scène australienne Nicola Gunn est de passage à Montréal cette semaine pour présenter en première canadienne ce solo performatif qui date de 2015.

     

    Le moteur de la représentation repose sur une anecdote toute simple : une femme en voyage à Gand, en Belgique, fait son jogging le long d’un canal. Elle s’arrête un instant et aperçoit un homme accompagné de deux jeunes enfants qui lance des cailloux dans l’eau. La femme s’approche et constate qu’en fait, l’homme est en train de jeter des cailloux à un canard. Mais pourquoi donc le canard reste-t-il en place ? La femme doit-elle intervenir ? Si oui, de quelle manière ? Et comment peut-elle prétendre juger de la situation alors qu’elle ne connaît rien de cet homme, de sa vie, ni même de la ville ou des moeurs du pays dans lequel elle se trouve ?

     

    Devant ce dilemme éthique, d’inspiration autobiographique et ayant apparemment perturbé Gunn jusqu’à l’obsession, la performeuse s’engage dans une réflexion passionnante truffée de références et de digressions sur la morale et la pensée critique. À force de déconstruire la situation, d’en déplier tous les possibles et d’envisager toutes les avenues, elle trace une fascinante spirale de la pensée. Ce faisant, elle accomplit une série de mouvements, relevant autant du geste que de la danse. La chorégraphie de Jo Lloyd est à la fois exigeante et nonchalante, illustrative et digressive elle aussi. Plus tard, le ghetto blaster qui trône sur le plateau crachera une musique électro qui s’ajoute encore à la routine physique pour créer un effet de distance avec le discours.

     

    Tout en s’activant, Gunn explore successivement toutes les perspectives dans cette histoire. Celle de l’homme : serait-il un artiste algérien célèbre travaillant à une performance ? Ou alors un réfugié aux prises avec des frustrations familiales ? Celle de sa fillette, racontant, quelque vingt années plus tard, le traumatisme vécu lors de cet épisode précis de son enfance à sa psychanalyste. Celle de la joggeuse, qui était justement de passage à Gand pour rejoindre un homme marié avec qui elle a une aventure tout à fait glauque. Et bien sûr, celle du canard en question, qui trouvait « intéressant de rester là parce que ça pouvait potentiellement provoquer un débat philosophique musclé ».

     

    L’ironie et l’authenticité sont ici savamment dosées. Car les réflexions de Gunn sont souvent hilarantes, franchement brillantes, mais aussi sincères. À toutes ces perspectives, elle ajoute encore celle de l’artiste, qui ne cherche pas à trancher entre le vrai et le faux, le bien et le mal, mais plutôt à « parler du monde à travers l’art ». Voilà qui annule le dilemme, mais nous convainc du pouvoir de l’art à déplacer notre regard sur le monde.

    Piece for person and ghetto blaster
    Texte et mise en scène : Nicola Gunn. Une production de Jenny Vila. À l’Usine C jusqu’au 29 septembre 2017.












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