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    Le Tanztheater Wuppertal après Pina Bausch

    Comment survivre à la légende en créant et en innovant sans trahir son héritage

    23 septembre 2017 | Mélanie Carpentier - Collaboratrice | Danse
    Une scène tirée du «Sacre du printemps», qui, au Tanztheather Wuppertal, est une pièce terreuse à l’énergie crue et explosive.
    Photo: Ludovica Bastianini TWPB Une scène tirée du «Sacre du printemps», qui, au Tanztheather Wuppertal, est une pièce terreuse à l’énergie crue et explosive.

    Huit ans ont passé depuis la mort de Pina Bausch, la grande dame de la danse-théâtre, mais sa compagnie orpheline continue de porter en elle un caractère monumental. Le Devoir profite de son passage en sol canadien, avec Café Müller et Le sacre du printemps, pour mesurer le chemin parcouru depuis.


    Installé dans la région natale de l’artiste, le Tanztheather Wuppertal Pina Bausch (TWPB) fait rayonner la petite ville allemande de la vallée du Rhin (dont on aperçoit le célèbre monorail dans le documentaire-hommage Pina de Wim Wenders). Si la compagnie s’évertue à ressusciter l’esprit de Pina à travers la reprise d’oeuvre de son répertoire et avec ses tournées internationales, une question cruciale se pose : comment survivre à la légende Pina et continuer à créer et à innover tout en respectant et en préservant l’âme de cette icône de la danse ?

     

    À la tête du TWPB depuis mai dernier, sa nouvelle directrice, Adolphe Binder, a l’impression d’avoir un trésor entre les mains. Un trésor dont elle mesure néanmoins tout le poids, les responsabilités et la pression pesant sur la compagnie pour répondre aux grandes attentes du public. C’est pourquoi l’ex-directrice artistique de la Gothenburg Danskompani (Suède) a attendu un an pour se familiariser avec cet univers avant d’en reprendre le flambeau.

     

    Une part du mandat de la dramaturge roumaine et berlinoise est d’entretenir le riche héritage de 46 pièces créées par Pina depuis 1973 : des oeuvres narratives, très chorégraphiées (Le sacre, Orphée, Iphigénie) autant que des pièces plus théâtrales, légères ou sombres. La chorégraphe ne cessant de se réinventer, la variation de registres sur lesquels jouait Pina donne une profonde magnitude à son répertoire.

     

    « Le défi est de garder cet héritage vivant, mais aussi d’amener de nouvelles créations. Il n’y aurait aucun intérêt à ce que le TWPB devienne une compagnie de répertoire qui reprendrait des oeuvres qui existent déjà ailleurs, affirme Mme Binder. Pour moi, respecter la tradition signifie continuer à porter la flamme et ne pas être coincé avec les cendres. Il s’agit de comprendre l’essence du feu créateur dans l’oeuvre de Pina, de rester curieux et de se jeter dans la création avec de nouveaux artistes. »

     

    Soucieuse de préserver le caractère transdisciplinaire dont Bausch était une pionnière dans les années 1970, pour cette 44e saison la directrice a misé sur l’esthétique visuelle déstabilisante de Dimitris Papaioannou et les fresques humaines du jeune Norvégien Alan Lucien Øyen. « Il faut qu’il y ait des prises de risque, comme Pina savait le faire, ajoute-t-elle. Je me connecte à l’ADN de la troupe. L’héritage, c’est aussi comment la création était approchée, le courage qui était présent, le fait de ne pas se soucier des catégorisations et d’infuser les pièces de ce que cela veut dire, être humain. »
     

    Transmission et évolution

     

    L’intergénérationnel est aussi une part unique du TWPB, où trois générations différentes de danseurs se côtoient, dont ceux qui ont été proches de Pina. Un caractère précieux que compte préserver Adolphe Binder pour cette compagnie qui rassemble des danseurs âgés de 22 à 67 ans. L’enjeu est aussi de favoriser un fin travail de passation-transmission, d’autant plus délicat que la chorégraphe créait souvent du sur-mesure pour ses interprètes.

     

    Arrivé en 2015 dans les rangs de la compagnie allemande, le jeune danseur américain Jonathan Fredrickson témoigne de différentes façons de transmettre les pièces de Pina Bausch. « Il n’y a pas une méthode unique utilisée pour transmettre le travail de Pina avec les danseurs. Tout dépend du rôle et des personnes avec qui tu travailles. C’est une approche sensible et très personnelle qu’entretiennent les interprètes qui l’ont connue », explique le danseur, soucieux d’être à la hauteur pour faire honneur aux deux oeuvres présentées au Centre national des arts d’Ottawa, et encore dans une réflexion et un travail continus, se faisant par strates, pour s’approprier l’univers de Bausch.

     

    S’abandonner et capituler

     

    Quel lien faire entre Café Müller (1978) — pièce inspirée de l’enfance de Bausch dans l’Allemagne rurale des années 1940 et de l’atmosphère du café-cabaret qu’y tenait son père — et Le sacre (1975) — pièce terreuse à l’énergie crue et explosive où un groupe se livre au sacrifice d’une élue ? Pour Adolphe Binder comme pour Jonathan Fredrickson, ce lien réside dans l’abandon, le fait de se livrer à une force qui nous dépasse.

     

    « Pina a toujours refusé de parler de ses réflexions et de donner une interprétation sur son travail, disant que ce qu’on voit, ressent et expérimente nous appartient »,affirme Mme Binder. « Pour ma part, je comprends de mieux en mieux comment se combinent ces deux oeuvres en apparence si divergentes. Il y a, d’un côté, Café Müller avec sa structure presque narrative, son environnement surréel et son rapport aux émotions et aux relations humaines. Et d’un autre, la puissante explosion du Sacre, ce côté primal et archaïque, le fait de faire partie d’une communauté, d’être choisie, d’y être incluse, d’en être exclue. »

     

    Et cela, en explorant toutes les émotions humaines possibles, dans la première comme dans la seconde, précise-t-elle. « [Et on trouve] encore une fois cette capitulation, le fait de se soumettre à quelque chose de plus grand que soi-même, de se livrer à l’inévitable, au désespoir, à la présence de la mort… Pourtant, il en ressort toujours de l’espoir. »

     

    Pour la directrice du TWPB, si les oeuvres continuent de résonner autant aujourd’hui, c’est grâce à leur caractère intemporel, ce quelque chose de difficile à saisir qui pousse le spectateur, lui aussi, à s’abandonner, à capituler devant ce qu’il voit, devant les émotions qu’il vit et expérimente pendant le spectacle.

    Café Müller et Le Sacre du printemps
    Chorégraphies et mise en scène de Pina Bausch. Interprétées par les 34 danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch. Musique d’Henry Purcell et d’Igor Stravinsky interprétée par l’Orchestre du Centre national des arts. Du 28 au 30 septembre au Centre national des arts (CNA) d’Ottawa.












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