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    La Maison pour la danse, la fin du romantisme à la «Flashdance»?

    Visite des studios de ce nouveau centre de création à Québec

    30 août 2017 | Catherine Lalonde - Notre journaliste était l’invitée de la Maison pour la danse de Québec. à Québec | Danse
    La Maison pour la danse a été conçue en consultation avec les artistes du milieu.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir La Maison pour la danse a été conçue en consultation avec les artistes du milieu.

    Une Maison pour la danse ? Oui, et ce n’est pas par coquetterie que Steve Huot, directeur général du groupe Danse Partout, qui ouvrait ses portes au Devoir lundi, a choisi cette appellation. Mais pour se différencier du concept européen de Maison de la danse, axé sur la diffusion ; et surtout parce que le projet a été pensé en collaboration avec les artistes du milieu, pour eux. Résultat ? Quelque 17 000 lumineux pieds carrés divisés en six studios et bureaux, adaptés pour accueillir autant les grands jetés, les roulades, le yoga suspendu (oui ! oui !) que les recherches avec les nouvelles technologies.

     

    C’est une boucle qui se noue, et signe peut-être dans la foulée la fin du romantisme à la Flashdance, la fin de la pratique de la danse en des lieux détournés — lofts, entrepôts, très vieux immeubles pas chérants — et des conditions souvent difficiles que les artistes surpassaient par passion. Car le 336, rue du Roi abrite de la danse depuis longtemps. À l’époque, « les studios n’étaient pas spacieux, se rappelle Lucie Boissinot quelque 40 ans après y avoir dansé. Il n’y avait pas de concierge, bien sûr qu’on dansait dans la poussière ; c’était exigu, il n’y avait pas de douche, une toilette pour tout le monde, de vieux divans dans un coin. C’était bancal, comme dans shack, en fait, mais on était très heureux, parce qu’on dansait ! »

     

    Danser gelé

     

    Peut-être faut-il comme elle avoir dansé pour comprendre à quel point la Maison pour la Danse est une évolution. Peut-être faut-il être sorti d’une classe poussiéreux jusqu’à l’éruption cutanée, avoir pesté contre une écharde indélogeable ou avoir eu, alors que le coeur bat à 140 pulsations/minute, peur de s’évanouir dans un studio chauffé de manière incontrôlable. Car les trois étages de cette Maison se démarquent par des petits riens qui changent tout. Dès l’entrée, le corridor est divisé en deux parties : une que les visiteurs-spectateurs emprunteront, gardant leurs bottes ; l’autre, l’allée dite « propre », afin que les danseurs, qui travaillent souvent pieds nus, puissent aller et venir sans risque de se retrouver avec de la gadoue plein les orteils. On pourrait lister les robinets à longs cous et les fontaines qui permettent de remplir les gourdes ; les espaces de rangement dans chaque studio qui permettent aux accompagnateurs de laisser leurs instruments sans se taper chaque jour des allers-retours de caisse claire ; les couvre-pieds protège-orteils des barres de ballet facilement déplaçables ; le système de chauffage et de climatisation ciblés, capable d’uniformiser la chaleur du soleil qui perce par la fenêtre ; le vestiaire mixte transformable en loge pour les professionnels, les vestiaires non mixtes pour les cours de danse de loisir ; les différents lieux de repos, de rencontre et de remue-méninges, semés ici et là au ras de larges fenêtres. Ce n’est pas le diable, ici, qui est dans les détails, mais plutôt une grande, grande attention.

     

    L’art de garage

     

    Les danseurs, en cette Maison, peuvent choisir pour travailler entre deux studios « boîtes noires » qui reproduisent l’ambiance de microthéâtres, ou quatre espaces clairs ; entre des tapis de danse Rosco ou Harlequin, ou des planchers de bois. Les deux boîtes noires peuvent accueillir des résidences — celle du rez-de-chaussée, avec ses gradins, pourra recevoir de 60 à 100 spectateurs ; celle d’en haut, avec sa petite console aux éclairages programmés, permet au chorégraphe de mettre au point, façon Garage Band, quelques pistes de lumières. Des bureaux sont loués aux organismes et artistes résidents — La Rotonde, L’Artère, Danse K par K, Le fils d’Adrien danse, Alan Lake Factori(e) — et d’autres disponibles pour du cotravail.

     

    « Jusqu’à présent, la danse disposait de peu de lieux permettant de former, de créer et de produire dans des environnements sains, sécuritaires et suffisamment spacieux pour imaginer des chorégraphies à grand déploiement ou tester l’intégration d’équipements technologiques », indique la directrice du Regroupement québécois de la danse, Fabienne Cabado. Il y avait l’espace Jean-Pierre Perreault, devenu Circuit-Est ; les studios de Marie Chouinard et du Centre de Création O Vertigo. Avec l’Espace Danse du Wilder à Montréal, et surtout avec le tremplin hors métropole de la Maison pour la danse, ces lieux, semble-t-il, deviennent la norme.

     

    Sont-ils nécessaires si les danseurs sont prêts, par amour de l’art, à l’exercer en n’importe quelles conditions ? Le chorégraphe Harold Rhéaume illustre : « Quand je suis revenu en 2000 à Québec, je pensais pouvoir m’installer au Centre Aline-Lebel, mais l’École de danse de Québec y roulait au maximum de sa capacité. Les trois premières années, j’ai glandé dans des lieux pas faits pour la danse, dont un studio de tango qui sentait le poulet frit au-dessus d’une épicerie, où les danseuses, qui se gelaient, se retrouvaient avec de la garnotte dans les pieds. » Mais quand le directeur artistique du Fils d’Adrien danse s’est retrouvé ensuite dans un studio convenable, pourtant pensé pour le théâtre, il a vu sa façon de créer changer. « J’ai encore une pensée presque romantique de ces studios inaptes, qu’on voyait dans des films comme Flashdance ou Fame. Mais mon regard, dans les shacks, est sollicité par mille et une choses — les colonnes, les cochonneries entreposées —, ce qui fait que je ne vois pas seulement la danse. Avec des murs et un plancher noir, dans un lieu sobre, là, j’ai vraiment un outil pour travailler. » Pour Lucie Boissinot, maintenant directrice de l’École de danse contemporaine de Montréal, il est certain qu’à la longue, pour un interprète, lutter contre le froid, la chaleur, un mauvais plancher, un léger manque d’oxygène contribue à user le corps plus rapidement.

     

    Même « les salles de spectacles au Québec n’offrent pas toujours les conditions adéquates à la diffusion et à l’appréciation d’oeuvres chorégraphiques, indique Fabienne Cabado, directrice générale du Regroupement québécois de la danse. Si l’on veut préserver la vitalité de la danse québécoise et en soutenir le développement, il est impératif de structurer des pôles de danse sur le territoire. » Sinon, indique Harold Rhéaume, « c’est comme demander à un musicien de faire un concerto avec une planche à clous plutôt qu’avec un violon. Si on veut des artistes qui travaillent de manière professionnelle, ça prend des conditions professionnelles. »

     

    Ce qui devient, et de plus en plus, enfin possible.













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