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    Critique danse

    «Bang Bang»: manifeste dansé

    3 juin 2017 |Catherine Lalonde | Danse
    Manuel Roque
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Manuel Roque

    C’est un manifeste que livre Manuel Roque à travers son solo Bang Bang ; une étude, presque un avertissement, sur l’engrenage à vis sans fin que peut être, en danse, la recherche de l’endurance, du dépassement, de la performance physique — de la virtuosité, si on voulait extrapoler… —, et son danger potentiel de mécanisme à broyer l’humain, l’humanité d’un interprète.

     

    De petits sauts. Bang Bang est, littéralement, 50 minutes de petits sauts ; la préparation d’abord, puis les sauts sur place, dans le plus simple appareil scénique — les murs du théâtre nus, la lumière de la salle aussi allumée que lors de l’entrée du public, un fort down beat électronique pour seule musique. Des hiatus rythmiques finissent par venir s’insérer dans le motif, puis des variations sautées. Sans arrêt, Manuel Roque saute ; et son souffle suit, s’accélère. Naît l’impression d’une machine, d’une machinerie ; puis, sur les notes cocasses d’une musique volontairement garage, on croit voir apparaître un tutoriel YouTube pour apprendre la gigue façon RiverDance ; ou un petit ballet ; ou une erreur ; ces images passent, se floutent ou se transforment dans la respiration, parfois sonore jusqu’aux grognements, de Roque, dans les déplacements, dans les changements rythmiques. La haute énergie, l’endurance, la dépense physique maintenues et investies, surlignées par la composition, s’exposent dans toute leur possible vacuité. Et le danseur-chorégraphe continue de sauter… Une touche d’humour de nerds de la danse, pour avertis, s’ajoute ici et là.

     

    Que reste-t-il quand on soustrait la projection de l’interprète, son masque convenu de danseur, son désir (parfois affecté) de rejoindre le spectateur, ses ports de bras ? Que reste-t-il lorsqu’on soustrait même l’écriture chorégraphique ? Car il n’y en a pas ici, au sens traditionnel du terme : pas de gestes, de mouvements, de mise en corps comme langage pour dire quelque chose. Une épure, plutôt. Manuel Roque semble écouter les gestes qu’il génère, leur répétition, leur énergie, et les utiliser, de l’intérieur, comme déclencheur, comme tremplin, en quête d’une présence différente. Manuel Roque ne cherche pas, avec Bang Bang, à nous dire : il attend d’être.

     

    Il faut connaître bien la danse, et l’avoir beaucoup fréquentée, pour accéder aux différentes lectures possibles de la pièce — ou être aficionado de la performance en arts visuels. Bang Bang pourrait être une expérience vibratoire, mais le passage de l’atterrissage des sauts et de leur inscription verticale en déplacements horizontaux n’arrive pas à déteindre finalement en s’ouvrant sur la salle, comme déteint, et la métaphore est superbe, son t-shirt sous sa suée, comme traînent ses gouttelettes d’effort au plancher, comme s’étale la fumée finale. L’expérience de Roque émane, au fil de l’expérience, du grain de sa peau, mais reste près de son corps, sans contaminer la salle, même si des éclats de grâce percent ici et là au regard attentif.

     

    Bang Bang est une pièce intelligente, qui reste cérébrale, à distance, malgré le grand investissement physique, exemplaire autant qu’effrayant, de son créateur. Voilà un manifeste dansé, au propos clair, et c’est rare. Mais l’intention semble moins précise : se fait-il au nom de la danse, au nom des spectateurs, ou au nom de la quête de dépouillement de Roque, l’interprète ?

     

    Interrogeons-nous toutefois sur le cumul des fausses fins, cette relance et re-relance de la machine, et surtout le dernier chapitre, où le corps se transforme, et qui semble être l’amorce d’un prochain opus, d’un nouvel univers, plutôt qu’une réelle conclusion de Bang Bang.

    Bang Bang
    Chorégraphié et interprété par Manuel Roque, avec les conseils artistiques de Sophie Corriveau, Lucie Vigneault et Peter James. Présentée par le Festival TransAmériques. Au Théâtre Prospero, jusqu’au 5 juin.












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