Trois cadres

La magie opère quand les pièces s’illuminent les unes les autres, se répondent en de subtils échos ou en creux et relief.
Photo: Olivier Desjardins La magie opère quand les pièces s’illuminent les unes les autres, se répondent en de subtils échos ou en creux et relief.

Le commissariat est un sport de précision, et la programmation d’une soirée à trois têtes peut tenir du funambulisme, surtout lorsqu’on travaille avec des oeuvres de création, forcément inconnues au moment des premiers choix. La magie opère quand les pièces s’illuminent les unes les autres, se répondent en de subtils échos ou en creux et relief. À d’autres moments, et c’est le cas du triptyque Zones déroutantes à Tangente, les oeuvres se font plutôt ombrage, tant certains éléments sont mêmes. Ici, la soirée était alourdie par une récurrence de musique électro hypnotique, de mouvements lents à l’unisson, par trop de sombre, trop de mystérieux, trop de désir de laisser parler l’invisible. En résulte une « surgravité », une lourdeur qui n’appartient pas aux pièces elles-mêmes, mais à leur concomitance dans un même cadre.

 

Katia-Marie Germain est une chorégraphe des espaces négatifs, qui s’attarde avec une grande et récurrente délicatesse à rendre vivant l’entre-deux-corps, l’entre-objets, l’entre-la-main-et-l’objet-qu’elle-va-saisir, ainsi qu’à rendre évidents les liens invisibles qui relient les êtres. Elle le fait dans Habiter de manière plus formelle, moins empathique que dans son précédent Aube (2012). Voilà donc une vivante nature morte, un musée de photos défilant sous nos yeux, un cadre à la fois, qui ne parleraient que d’une seule et même chambre. Marie-Gabrielle Ménard, éclairée par la proximité d’une seule lampe sur pied, est parfaitement immobile derrière une large table nappée de blanc, celle d’un petit-déjeuner dirait-on par sa théière, ses fruits, sa boîte de céréales, sa plante verte, son petit cadre. Clic, noirceur totale. Clic, lumière : trouver l’erreur. Une tasse a disparu, une pomme se déplace. Clic, clic, clic, clic. Les images, assez longuement tenues, s’accumulent ainsi comme les cases noires, sur une musique en boucle.

 

C’est une antidanse. Presque seulement une série de plans fixes, un jeu pour les interprètes (la chorégraphe y danse aussi) de silence et de la plus grande immobilité possible, qui parle de souvenirs et de disparition, de la transmission de la délicatesse et de son individualité. C’est solide et cohérent. Quelques angles morts chorégraphiques gagneraient à être éclairés afin que la pièce gagne en couches de lecture. En l’état, les tensions se dénouent et se délitent dès que construites, là où un étrange suspens pourrait se nouer — entre autres par manque de symbolisation des objets et de la relation entre les deux personnages. Et cet entre-deux qu’on sent très densément entre les interprètes, et entre elles et les accessoires, s’évanouit — est-ce à cause de cette impression de regarder des photos ? des tableaux ? —, sur le quatrième mur, laissant le spectateur à distance. Mais on l’a dit, et on le répète ici : Katia-Marie Germain est une chorégraphe à suivre, à la finesse rare.

 

C’est, dans Closer, l’arrivée de la caméra de la cocréatrice Nikki Forrest qui cristallise une pièce qui jusque-là s’étirait en longueur, en littéralité d’avant-garde, et dans une certaine complaisance en même temps qu’une maladresse à vouloir travailler le petit, la présence, et l’absence, ici pas toujours volontaire. La projection en live métamorphose et renouvelle bellement tout le cadre : l’espace et notre regard sur les deux danseuses, Maxime Segalowitz et la cocréatrice Karen Fennell. Mais c’est bien court, finalement, sur la somme des parties.

 

En levée de rideau, la chorégraphe mohawk Barbara Diabo pose un geste de réconciliation, une danse sombre et circulaire devant une série de photos qui défilent. Un acte qui soulève plusieurs questions. Comment critiquer un geste de réconciliation ? Peut-on critiquer d’une posture coupable ? Quelle éthique adopter ? Faut-il choisir entre réconciliation et milieu artistique actuel ? Il faudra probablement fort bientôt se reconfronter à ces interrogations.

Zones déroutantes

Trois chorégraphies, par Barbara Kaneratonni Diabo, Katia-Marie Germain et Karen Fennell Nikki Forrest, présentées par Tangente au Wilder Espace Danse, jusqu’au 9 avril.