Les ballets futuristes

La troupe de la pièce «16 + a room»
Photo: Michael Slobodian La troupe de la pièce «16 + a room»

L’avenir du ballet contemporain appartient aux femmes chorégraphes. C’est l’heureux constat qu’on a envie de tirer du triptyque que nous présente le Ballet BC chez Danse Danse. Emily Molnar, Crystal Pite et Sharon Eyal offrent trois bijoux chorégraphiques interprétés avec prouesse par la troupe venue de Vancouver. Sur une scène dépouillée de tout artifice, en misant sur le pouvoir d’évocation de la danse et la musicalité des corps, leurs trois pièces nous font voguer à travers de prégnants univers fantasmatiques.

 

16 + a room, pièce de la directrice artistique de la compagnie, relève d’un minimaliste chic aux touches postapocalyptiques. Appuyés par une musique concrète, les mouvements de chaque interprète, d’une toute fine géométrie, s’inscrivent avec frénésie et vélocité dans l’espace entre deux messages inscrits sur des pancartes revenant avec récurrence : « This is a beginning » et « This is not the end ». Au pas de course et en glissades, les mouvements de groupe avalent les solos et les pas de deux balletiques. Les phrasés masculins et féminins entrent en complémentarité et se dédoublent dans une parfaite synchronie. Alors que progressivement la machine s’emballe, des sonorités alarmantes amplifient le sentiment d’urgence qui habite les corps. Impossible de trouver l’issue de cette chambre noire aux aspects industriels, mais le sentiment collectif persiste, alors qu’en conclusion s’évanouit dans l’obscurité l’image d’un réseau humain presque immobile. Une proposition fort élégante, bien qu’assez froide.

 

Ceux qui auront eu l’occasion de voir la courte pièce In the Event, taillée sur mesure par Crystal Pite pour le Nederland Dans Theatre (NDT) l’automne dernier chez Danse Danse, reconnaîtront aisément la patte de la chorégraphe dans le septuor Solo Echo. Reprenant la dynamique des chaînes humaines, cette fois les mouvements s’ancrent dans un paysage hivernal. D’abord, un homme seul fait son chemin sous des flocons de neige qui tombent avec légèreté sur la scène. Rapidement, ses congénères lui emboîtent le pas et se lancent dans des échanges dynamisés par les sonates pour violon et piano de Brahms. Les genres se confondent à travers la physicalité du mouvement, si bien qu’on ne distingue plus qui est homme, qui est femme. En duo et à l’unisson, mains tendues, les interprètes se propulsent, se fondent dans l’ombre des autres, jouent avec l’élasticité, l’arrêt sur image, l’incise et le relais. Quand l’un essaie de se détacher du groupe, il est vite arraché du sol par les autres. Comme prisonnier d’une toile d’araignée, ses moindres gestes et déplacements sont manipulés. Puis, tels des dominos, tous s’effondrent avant de quitter la scène, laissant le premier homme à paraître sur scène recroquevillé sur lui-même. Pite, fidèle à elle-même, offre ainsi une proposition très lyrique, où s’inscrit l’influence de certains procédés cinématographiques. On pense au célèbre Pas de deux de Norman McLaren, film où les gestes des danseurs se démultiplient, laissant apparaître à l’écran le spectre de leurs enchaînements. Avec pour seuls outils sept corps en mouvement et la scène, elle restitue brillamment cet effet stroboscopique.

 

Bill de Sharon Eyal fait l’effet d’un bouquet final. Sur une chanson électro-pop apparaît un individu vêtu des pieds jusqu’au cou d’une combinaison beige moulante. Il se lance dans un solo illustratif, extrêmement dynamique et expressif. Les solos s’enchaînent alors que se meuvent comme des électrons libres d’étranges androïdes asexués. La scène est soudainement envahie par un microcosme de créatures bouffonnes à la Marie Chouinard. Celles-ci s’époumonent et par de petits cris se lancent des signaux provoquant des déplacements au pas de course grotesques. Des corps vibrants se détachent une certaine théâtralité. Dans ce chaos, peu à peu les mouvements s’organisent, les danseurs se divisant sur trois différents plans. Tandis que la musique se mue en un long flot instrumental rythmé, une danse à la fois robotique et organique se dégage de l’ensemble. Cette atmosphère futuriste construite progressivement est soutenue par un travail rythmique du son et des lumières exaltant. Une façon captivante de clore une soirée où trois signatures chorégraphiques féminines se démarquent et démontrent que l’innovation est encore et toujours possible en ballet contemporain.

Ballet BC

Des chorégraphies d’Émily Molnar, Crystal Pite et Sharon Eyal Interprétées par les danseurs de la compagnie. Présenté par Danse Danse, au Théâtre Maisonneuve jusqu’au 8 avril.