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    Critique danse

    L’art du parasitage

    29 janvier 2017 | Mélanie Carpentier - Collaboratrice | Danse
    Hannah Sybillle Müller dans le remix de «transposition» par Lara Kramer.
    Photo: Sarah Seené / Studio 303 Hannah Sybillle Müller dans le remix de «transposition» par Lara Kramer.

    Tradition annuelle du Studio 303, l’évènement Remix est un savoureux rituel d’anthropophagie chorégraphique. Chaque année, l’organisme indiscipliné devient l’entremetteur entre des artistes du mouvement aux démarches singulières. Plongeant la tête la première dans des matières inconnues, cette année, les chorégraphes Lara Kramer et Aurélie Pedron se prêtent à ce stimulant exercice de style pour deux soirées uniques en leur genre.

     

    Tout comme en musique, le remix en danse peut devenir un geste radical de déconstruction d’une oeuvre. À partir d’un extrait, il s’agit de s’approprier un son, un geste, une image ; amplifier cet élément, quitte à le déformer ; couper dans la matière première pour pouvoir en proposer une tout autre lecture. Croisant les champs d’expertise relatifs à chacune des artistes, la chorégraphe oji-crie Lara Kramer court-circuite un segment de la pièce conceptuelle Transposition, de l’Allemande Hannah Sybille Müller, alors qu’Aurélie Pedron s’approprie la matière autochtone d’Olivia C. Davies, artiste originaire de la région de Vancouver. On découvre dans un second temps, ce samedi, les extraits originaux sur lesquels se basent les remix.

     

    En intégrant quelques spectateurs à la proposition de départ, Aurélie Pedron dirige Olivia C. Davies dans une tout autre direction. « Je ne conçois plus de pièces pour la scène, alors il m’a fallu m’y remettre », explique la remixeuse, dont on a pu voir l’oeuvre déambulatoire La Loba l’automne dernier. « La principale difficulté était de ne pas dénaturer la pièce d’Olivia tout restant proche de mes propres préoccupations artistiques et intègre. Il fallait que je mette des coups de cutter dans la matière première pour pouvoir créer mon propre trajet et y insérer mon désir de proximité. » Un geste audacieux, selon Olivia C. Davies, qu’elle n’aurait jamais osé pousser aussi loin.

    Photo: Sarah Seené / Studio 303 Olivia C. Davies dans le remix d'Aurélie Pedron

    Influencée par les arts visuels, Aurélie Pedron déplace son remix dans une autre scénographie. Le voile rouge posé sur les épaules de la danseuse devient dans cette nouvelle version l’objet central d’un rituel que certains spectateurs pourront percer en prenant place sur des chaises disposées en cercle. Des sons d’orage et de pluie tapissent le fond sonore de la performance en rappel de l’excellente musique ambiante qui porte le mouvement d’Olivia C. Davies dans son solo original. D’autres éléments énigmatiques sont ajoutés autour de la performeuse qui, les yeux clos, découvre et ressent l’espace qui l’entoure, entre ciel et terre. Du mouvement, le remix préserve l’exploration sur l’axe vertical.

     

    L’invitation du spectateur en scène apporte une dimension intéressante à la proposition initiale et en accentue l’aspect rituel. Mais cette proximité se fait au détriment de l’état de corps creusé par Davies dans Crow’s Nest and Other Places She’s Gone et sa superbe métamorphose. Néanmoins, le dialogue entre les deux approches est bel et bien visible et les allusions à l’original dans le remix s’inscrivent de manière ludique et imaginative.

     

    D’un jeu de sémiologie à un jeu de cowboy

     

    De sa pièce Transposition, Hannah Sybille Müller défie les perceptions du spectateur en apposant un commentaire différent sur trois positions répétées en boucle. L’artiste ouvre ainsi une réflexion sur l’infinie possibilité d’interprétation d’un geste, tout en étudiant la relation entre discours et mouvement. Ce jeu sur la sémantique n’est pas sans rappeler les travaux de Ferdinand de Saussure et ses concepts de signifiant et de signifié, s’appliquant ici non pas aux mots et à leurs sons, mais aux mouvements, à leurs formes et à leur potentiel de sens.

     

    De ce jeu conceptuel Lara Kramer décide de retenir la théâtralité et de pousser plus loin la frontalité et le regard défiant de Müller. Une dimension inconsciente chez la danseuse qu’elle transpose dans un tableau kitsch. Alors que l’artiste se présente santiags aux pieds et cigarette au bec, les mouvements de la pièce originale sont recadrés à l’avant-scène devant un cheval de carrousel. Les trois positions deviennent des poses masculines sexy dignes de James Dean. Deux spectateurs sont invités à s’asseoir sur le sol pour attraper un feuillet relié à la monture de plastique par des fils. Le texte inscrit sur le papier restera un mystère pour le reste du public. En isolant son et mouvement, Kramer clôt ce tableau sur les grincements virulents du cheval à bascule.

     
    Photo: Sarah Seené / Studio 303 Hannah Sybille Müller défie les perceptions du spectateur en apposant un commentaire différent sur trois positions répétées en boucle.

    « Avec Lara, on en est venu à redéfinir ce qu’est un remix et même à se demander ce qu’est vraiment la danse, si c’était encore quelque chose de très défini » explique Hannah Sybille Müller dans la discussion post-spectacle. « Est-ce qu’il s’agit essentiellement du visuel ? Est-ce juste une question de contexte ? On n’a pas vraiment encore résolu la question. »

     

    « C’est avant tout une rencontre riche sur le plan humain », s’accordent à dire Aurélie Pedron et Olivia C. Davies, quant à elles. La chorégraphe montréalaise a approché le matériel de manière personnel par correspondance, cherchant à savoir à quel moment de sa vie en était l’auteure au moment de la création et dans quelle urgence elle se trouvait.

     

    Le caractère spontané du remix donne à l’exercice un certain charme. Sa pertinence repose sur les possibilités d’échange entre artistes, leur permettant de sortir de leurs bulles en expérimentant un tout autre matériel, une tout autre approche du mouvement et des questionnements inconnus. Bien qu’il soit fascinant en soi de voir Lara Kramer et Aurélie Pedron parasiter la matière première de deux univers et identités artistiques en leur imposant leurs marques, il semble que l’initiative mériterait un peu plus de temps que les 15 heures de recherche accordées au binôme en studio. Ainsi, les deux remixeuses auraient-elles pu réellement s’aventurer au-delà de leur zone de confort et s’approprier le matériel d’origine plus en profondeur? Les extraits très courts des oeuvres originales laisseront les plus curieux sur leur faim, surtout lorsqu’il s’agit de découvrir le travail d’une artiste comme Olivia C. Davies pour la première fois au Québec.

    Crow’s Nest and Other Places She’s Gone
    Original d’Olivia C. David et remix d’Aurélie Pedron
    Transposition
    Original d’Hannah Sybille Müller et remix de Lara Kramer
    Les 28 et 29 janvier au Studio 303

     












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