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    Danse

    Le commissariat, l’artiste, ses prisons, la liberté

    Des commissaires façon arts visuels apparaissent; changement de vocabulaire ou nouvelle fonction?

    14 janvier 2017 |Catherine Lalonde | Danse
    Caroline Laurin-Beaucage et Mélanie Demers ont fait partie du comité-conseil chargé de penser la transformation d’O Vertigo en Centre chorégraphique O Vertigo.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Caroline Laurin-Beaucage et Mélanie Demers ont fait partie du comité-conseil chargé de penser la transformation d’O Vertigo en Centre chorégraphique O Vertigo.

    Le « commissariat ». Ce mot est maintenant à la mode, comme l’analyse le critique en arts visuels David Blazer dans Curationism (Coach House). Un mot qu’on utilise désormais lors de festivals de musique ou pour présenter des fromages du terroir. En arts visuels, le commissaire règne, suprême visage d’expos collectives et de biennales, jusqu’à parfois éclipser la contribution des artistes, poursuit le rédacteur associé de Canadian Art. Mais il est aussi un liant entre les artistes, les collectionneurs, les musées, un organisateur qui dirige une vision autant qu’il peut offrir des clés de compréhension des oeuvres. Réflexion de rentrée sur un terme qui se glisse de plus en plus dans la danse.

     

    Si elle s’est nommée directrice artistique (DA) en 1981 lors de la fondation du centre de diffusion Tangente, Dena Davida s’y voyait déjà plutôt comme une commissaire en danse. Elle sera une des premières à porter ce titre, et continue des années plus tard à le penser, à travers un cours-pilote universitaire ou des écrits en préparation. L’Agora de la danse a suivi ce bateau : l’ex-collègue au Devoir Frédérique Doyon y est présentement commissaire.

    Mon art est un art vivant. Et c’est la raison pour laquelle la relation avec les diffuseurs et les commissaires est si importante et si délicate.
    Mélanie Demers
     

    « Le terme “directeur artistique”, explique Mme Davida au téléphone, inclut ces artistes qui gèrent leur propre compagnie. Ce qui n’est pas le cas du commissaire. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi ce terme, avec aussi l’histoire, en arts visuels, qui vient avec lui ; en prenant toujours en compte que ce n’est pas la même chose de gérer des oeuvres physiques et des oeuvres… physiques — qui passent par le corps, vivantes. » Pour elle, le commissaire est un architecte d’événements en arts, inspiré d’un discours critique, ancré dans des connaissances artistiques profondes et une vision personnelle.

     

    La prof associée en danse à l’UQAM Michèle Febvre y voit une nouvelle façon de nommer les DA. Mais aussi « une légitimation par rapport aux arts établis, une façon d’affirmer l’importance de la danse et son accession à la majorité, car longtemps elle fut considérée comme un art mineur — car de corps et de femmes. Affirmation égalitaire : nous sommes un art comme les autres. »

     

    Chorégraphes et danseuses, Mélanie Demers et Caroline Laurin-Beaucage ont dû beaucoup réfléchir à ces notions, alors qu’elles formaient, avec Catherine Gaudet, le comité-conseil chargé de penser la transformation d’O Vertigo en Centre chorégraphique O Vertigo. « On a failli être les DA d’O Vertigo. Là, c’est un commissaire invité pour les prochaines années, Andrew Tay, qui vient d’être nommé. » Les trois idéatrices se sont retirées il y a peu. « On a dû, dès le départ, se poser la question de notre légitimité, explique Mme Demers, qui a signé Animal triste et Goodbye, car on avait la possibilité d’hériter d’une compagnie qu’on n’avait pas créée, avec un budget octroyé historiquement à une autre artiste. On s’est peu à peu retirées des possibles bénéfices et privilèges qu’aurait pu nous donner le CCOV… » Pour que le projet soit limpide et qu’il puisse servir la communauté, « sans jugement des écritures chorégraphiques », ajoute Laurin-Beaucage.

     

    L’autorité des autres

     

    « Un DA, résume Laurin-Beaucage, 38 ans, dont on a vu les SOAK et autres Hit Fall, est souvent porté par une identité artistique. Un commissaire propose plutôt une vision artistique, à l’intérieur d’une institution, sans nécessairement créer des oeuvres chorégraphiques. Il amène des projets, des rencontres entre artistes, des activités, différentes manières d’inviter les gens à oeuvrer dans cette structure. »

     

    Le commissaire vient valider les choix, poursuit Demers. « Organiser, dire que ces artistes ou projets sont cohérents ensemble. Je me questionne de plus en plus sur cette nécessité de voir nos projets validés par cette autorité. » La chorégraphe s’interroge aussi sur les clashs et influences potentielles entre les visions des commissaires et celles des artistes.

     

    Exemple ? Ses deux derniers projets, lancés par des commissaires européens. « Pour Icône pop, on m’a demandé un solo, sur une musique précise, dans une église — la commande est venue avec des contraintes si fortes qu’au début j’en étais presque outrée. J’ai un répertoire ! s’exclame la jeune quarantenaire, dont la compagnie a fêté cette année ses dix ans. J’ai quand même dit oui, et je sais maintenant que je n’aurais jamais composé ce solo-là, dont je suis contente, autrement. Mais l’initiative n’est pas venue de mon désir artistique profond. En Suède, on me demande de créer un jardin dans un jardin. On m’offre les sous, l’équipe pour le faire. C’est super. Mais je sens que ces commissaires-là ont des objectifs qui me dépassent : un Italien qui veut faire revivre les lieux sacrés de sa ville, une Suédoise qui pense que ses spectateurs seront plus intéressés par la nature. Et ça influence le parcours artistique de Mélanie Demers, à Montréal. »

     

    Il y a les avantages, l’autre côté de la médaille. « Un commissaire invité qui arrive avec une vision et un pouls de la pratique, de ce qui se passe ici et maintenant, peut construire une plateforme présentant des choix artistiques portés autrement qu’en étant toujours axés sur la production, soutient Laurin-Beaucage, qui a commencé à créer en 2002. C’est possible alors de poser des questions de fond, de trouver de la place pour des affinités artistiques ou des formes différentes. » Et c’est ce que Dena Davida tentera de faire avec ses serrées soirées Triptyque, où trois oeuvres signées de différents artistes seront présentées en rafale, sur un thème ou sous un axe quelconque.

     

    La liberté n’est pas une marque…

     

    Commissaires ou non, les cadres, affirment les deux artistes, se resserrent de plus en plus. Tel festival exige des pièces de 30 minutes. Tel lieu réclame une écriture d’avant-garde. Telles politiques influencent en octroyant plus de sous. « Là, c’est la culture autochtone et le numérique qui sont poussés. Qu’est-ce que tu fais comme artiste si ça ne t’intéresse pas, les nouveaux médias ? Est-ce à dire que ton travail est sans valeur ? Peut-on avoir une place si on n’est pas dans l’air du temps ? » demande Demers.

     

    Quelle serait, à l’opposé, la liberté maximale ? Mélanie Demers s’attache à l’idée de l’atelier du peintre. Des matériaux et un lieu mis à disposition, du temps, pas d’échéancier, pas d’idées préconçues.

     

    Caroline Laurin-Beaucage aime, elle, les dates butoirs, qui engendrent la créativité. Et elle s’est donné ses conditions idéales : un projet solo, Habiter sa mémoire, en extérieur, qui lui permet de travailler quand elle veut, suivant l’inspiration, sans besoin de subventions, de louer un studio, de faire venir des danseurs, de sentir qu’il faut humainement et professionnellement les nourrir. Mais le temps de recherche est pour elle aussi un élément clé, souvent absent.

     

    « Mon métier, ce n’est pas juste en studio qu’il se passe, explique Mélanie Demers. Être chorégraphe, c’est aussi regarder sa propre pièce à travers les yeux d’un public. Mon art est un art vivant. Et c’est la raison pour laquelle la relation avec les diffuseurs et les commissaires est si importante et si délicate : c’est par eux qu’on a la chance de rencontrer le public. Chaque rôle de la chaîne de production a ses impératifs. Mais dans la chaîne de production, je dirais que les artistes, en ce moment, sont fragiles. Il faut prendre soin de nous. Nous-mêmes, on doit le faire : prendre plus de risques artistiques, militer, se réengager, se situer, contextualiser les oeuvres. Et pour faire ça, il faut que j’aie des liens avec le public. »

     

    Il faut, ajoute Laurin-Beaucage, inventer de nouvelles manières, pour la danse, d’aller vers le public, sortir des niches, des publics convertis, aller rencontrer, s’il le faut de plein fouet et de plein front, les résistances et réticences, pour sentir comment y réagir. Investir de nouveaux lieux, de nouvelles façons de penser, de donner accès à l’art vivant.

     

    Les commissaires, par nature éditeurs et organisateurs, sauront-ils en danse ouvrir les cadres, ou seulement déplacer ceux qui existaient déjà ? Et les artistes, sinon, seuls, peuvent-ils y arriver ?

    La sélection du «Devoir» Les spectacles d’ici mars qui, dans les programmations dévoilées, ont piqué la curiosité de la rédaction.

    Ohad Naharin Le chorégraphe vedette de la Batsheva Dance Company revient avec Last Work, une première pièce politique, pour 18 danseurs. À La Rotonde le 17 janvier, chez Danse Danse du 19 au 21 janvier.

    Martin Messier On a aimé sa participation — qu’elle se fasse au drum, à la musique, aux robots et machines ou à la lumière — aux pièces écrites à quatre mains avec Anne Thériault ou Caroline Laurin-Beaucage. Il signe seul la chorégraphie et mise en scène du quatuor Corps mort. À La Chapelle, du 23 au 27 janvier.

    St-Pierre/Lebeau À la demande de l’interprète Anne Lebeau, Dave St-Pierre s’inspire de Jeanne d’Arc dans suie, un trio. À Danse Danse, du 1er au 11 février.

    WIVES Elles s’étaient inspirées du sport dans Feeled, au dernier OFFTA : elles s’attaquent maintenant au film d’action. Les trois danseuses du collectif entendent y poser leur regard féministe. À La Chapelle, du 30 janvier au 3 février.

    Katia Gagné Une installation ? Un choeur de femmes ? L’interprète des belles heures de Carbone 14 signe ici mise en scène, chorégraphie et vidéos, ramenant sur scène Johanne Madore (Carbone 14) et Annie Roy (Montréal Danse) pour Elle-Moi. D’un bout du monde à l’autre. À La Chapelle (Danse Cité), du 8 au 18 février.

    Lac des cygnes Encore ? Certes, par le Ballet de l’Opéra de Parm, en Russie, spécialisé dans le répertoire de Tchaïkovski — les pas ici étant de Petitpa. Voilà qui rend curieux. Aux Grands Ballets canadiens de Montréal, du 22 au 26 février.

    Folk-s Danse contemporaine et schuhplatter, cette danse folklorique de Bavière ? C’est la proposition d’Alessandro Sciarroni dans Folk-s/Will you still love me tomorrow. À l’Usine C, du 21 au 23 février.

    Akram Khan Le Britannique, habitué désormais des scènes montréalaises, revient avec Until the Lions : trois danseurs — dont le chorégraphe — et quatre musiciens relisent, en contemporain et kathak, le Mahabharata de l’Inde ancienne. À Danse Danse, du 17 au 25 mars.












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