Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Danse folklorique

    Total recâle, le métier de faire swinguer la compagnie

    Du métier de faire swinguer la catin dans le fond d’la boîte à pain

    24 décembre 2016 |Catherine Lalonde | Danse
    «Apprendre à giguer, c’est comme pour le violon ou l’accordéon, ça demande un apprentissage technique sur quelques années», souligne Pierre Chartrand.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Apprendre à giguer, c’est comme pour le violon ou l’accordéon, ça demande un apprentissage technique sur quelques années», souligne Pierre Chartrand.

    C’est parti, « entrez mesdames, entrez messieurs » des partys de famille dans les cuisines, « ôte ta capine pis swingue la mandoline », l’un sortant les cuillères du tiroir, l’autre tapant des pieds sur le bois du plancher, « changez de côté vous vous êtes trompés c’t’un one-way », les frères aux violons, la fille au piano, « domino ! les femmes ont chaud ! ». Ça s’est poursuivi dans les sous-sols et les salles communautaires. Et ça perdure : aujourd’hui encore, des veillées de danse traditionnelle québécoise font swinguer quelque 15 000 personnes — de 8 à 88 ans — par année au Québec, sous les directions et rythmes proposés par des câleurs et câleuses. Regard sur ce métier de faire swinguer la compagnie.

     

    « Le grand défi du câleur, c’est avant le câle », explique Pierre Chartrand, président du Conseil québécois du patrimoine vivant (CQPV), danseur, chorégaphe et professeur en danse traditionnelle. « Lorsqu’on se retrouve avec un public assez néophyte, il faut pouvoir en cinq minutes expliquer la danse, rapidement, pour garder une ambiance festive plutôt que celle d’une classe. » Et comme on danse de moins en moins, et de moins en moins ces danses-là, le câleur doit câler de plus en plus. Car la danse folklorique est inclusive : elle veut faire danser tout son monde, ceux aux pieds légers autant que les forts en enfargeage.

     

    « Pour une veillée standard qui dure trois ou quatre heures, on va faire une ou deux pauses, poursuit cet animateur de foule, chef d’orchestre de danse, DJ du trad’ et performeur du spoken word joual. Dans chaque set, on va faire un build-up. On commence avec quelque chose de simple, surtout en début de veillée, si on a des débutants — et au niveau rythmique aussi. Je vais faire deux ou trois danses de figure, pis je vais mettre une valse pour changer. On va faire une danse en 6/8 et la suivante en 2/4, pour varier les tempi — les quadrilles sont beaucoup plus lentes que les sets carrés. Parce que la tâche du câleur, c’est aussi de faire une gradation dans les styles musicaux. » Crescendo, donc. « On va monter ça jusqu’à la pause. Pis on repart le prochain set tranquillement, pour le monde qui vient d’arriver. »

     

    On y dansera donc des danses de figure « qui nous arrivent de l’Angleterre après la guerre civile, entre 1650 et 1670 », poursuit le porteur de traditions. S’y trouve le quadrille, né en France, qui s’essaime rapidement et atterrit ici par l’enseignement de maîtres à danser anglais. Mais aussi le cotillon et la contredanse. Les solos de gigue se sont un peu perdus, effacés par leur propre difficulté. « Apprendre à giguer, c’est comme pour le violon ou l’accordéon, ça demande un apprentissage technique sur quelques années. »

     

    En reste des pas, dans le brandy et dans ces contredanses. Quelques valses se glissent çà et là, rappelant la « révolution des danses tournantes », autour de 1880. « Avant, on tenait notre partenaire par la main, pis ça finissait là. Les danses de couple demandaient de prendre sa partenaire par la taille, de pivoter à deux et de partager son centre de gravité. » Le clergé, forcément, n’a pas apprécié.

     

    Au point où polka et valse, qu’on enseignait parfois dans des pièces arrière sans fenêtres, ne se rendront jamais dans certaines régions du Québec. Et finalement, déteignant un peu partout, « la benjamine, arrivée au début du XXe : le set carré américain », et ses câles.

     

    Tout un ragoût, en quelque sorte. « Toute culture est plus ou moins un melting-pot. Regardez la contredanse française : c’est une importation de l’Angleterre — une francisation de country dance — à la fin du XVIIe siècle. Les Anglais avaient probablement pris deux ou trois modèles italiens de la Renaissance. C’est sûr que, dans le Nouveau Monde, nos influences sont multiples et plus récentes. Mais une culture pure, évidemment, ça n’existe pas », précise Pierre Chartrand.

     

    Mais ce qui est particulier au Québec — est-ce l’influence du clergé ? —, c’est qu’on a conservé à peu près toutes les formes de danse, alors qu’on ne les retrouve jamais en simultané ailleurs. « En Europe, quand les danses tournantes arrivent, elles éradiquent les danses de figure, par exemple. Le Québec et les Maritimes ont une richesse très intéressante du répertoire, autant musical que dansé. »

    Câle-moi, bébé, one more time

     

    « Traditionnellement au Québec, tout le répertoire n’était pas câlé ; seulement le set carré. Maintenant, on les câle toutes, parce que le public urbain ne connaît pas les danses », explique le gigueur et câleur. Les plus vieux de ces GO de la danse folklorique oeuvraient dans un sabir anglo-franco-franglais, puisqu’ils avaient appris en Nouvelle-Angleterre. Ovila Légaré, qui se présentait plus ou moins à tort comme le premier câleur francophone et était membre de la Société du bon parler français, a tenté sans succès d’imposer plutôt le terme d’« ordonnateur », rappelle Marc Bolduc, historien et observateur des musiques et danses folkloriques. 

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le câleur Jean-François Berthiaume
     

    Ce qui fait le style d’un câleur ? Entre les indications techniques et de déplacements, c’est l’ornementation : ces rimes amusantes de remplissage, aux allusions parfois fort sexuelles. « Chaque câleur va pêcher des expressions à lui ; on est allé auprès des vieux câleurs, on s’en invente une ou deux, on en prend sur des disques. »

     

    Car Montréal a été une capitale, avec l’arrivée des père (inventeur du gramophone) et fils Berliner, qui ont enregistré beaucoup de folklore. Aldor Morin et Ovila Légaré câlaient à la radio, rappelle Pierre Chartrand. « Quand j’ai un quatre temps de libre, je vais mettre une petite garniture. Y’en a une que je tiens de mon père, livre M. Chartrand, c’est :“La vie est dure sans confiture / encore ben plus triste sans saucisses.” » Les plus connues restent « Swingue la bacaisse dans l’fond de la boîte à bois / Swingue-la pas trop fort, fais-lui pas mal dans l’corps ». Et cette bacaisse, rectifie Marc Bolduc, n’est pas une petite grosse qu’on ferait gaiement virevolter, mais « la couverture qui servait à rentrer les bûches » et qui se balançait aux pas du porteur.

     

    Punklore, vraiment ?

     

    Il y a un regard critique qui sévit depuis longtemps, qui voit les danses folkloriques comme quétaines. « Des musiciens qui jouaient dans les années 1940 m’en ont déjà parlé ; ça vient probablement d’un préjugé associé à ce qui vient de la campagne, à une idée d’une sous-éducation, d’une sous-culture, de quelque chose issu d’un passé rétrograde. À la limite, on va aimer davantage le country que le folklore… Au Québec, notre propre culture est toujours dans la marge », s’attriste M. Bolduc, historien de formation.

     

    Et ne lui parlez pas de néofolklore ! « Je ne supporte pas l’étiquette “mis au goût du jour”. Tous les “néotrad’”, “punklore”, “trashditionnel” sont des expressions futiles… C’est la nature même du folklore d’intégrer spontanément ce qui est propre à une époque. La valse et la polka, par exemple, sont arrivées à la fin du XIXe siècle. Le folklore est polymorphe et toujours en évolution ; on y trouve des danses composées récemment ou issues d’une grande tradition. »


    La danse traditionnelle québécoise « Est-elle de plus en plus populaire ou de moins en moins ? demande Antoine Gauthier, directeur général du Conseil québécois du patrimoine vivant (CQPV). C’est pour ça qu’il fallait quantifier, chiffrer et nommer qui fait quoi, où, comment. Afin d’avoir un portrait qui permette de voir ensuite l’évolution. » Ainsi est née l’étude du CQPV La danse traditionnelle québécoise, polaroïd de ce qui se passe en veillées, en troupes, en classes, et des manières dont la danse folklorique est (fort peu) soutenue. Le tableau dévoile une danse inclusive, multigénérationnelle — quelles danses permettent de swinguer solide à 70 ans passés? —, qu’on oublie dans les enseignements de danse contemporaine ou de ballet. M. Gauthier se réjouit qu’en 2015, la veillée de danse ait été désignée par le ministère de la Culture comme patrimoine immatériel des Québécois. « C’est un très bon premier pas, pour faire une allusion dansée ! » se réjouit le directeur, qui espère tout de même que d’autres suivront.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.