Le ballet jazz, porte ouverte sur la danse

Lynn Simonson donne des classes de maître ici et là, continue à former de futurs professeurs, mais enseigne surtout aux aînés. Des classes sur chaises où ses étudiants ont 70, 80 et 90 ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lynn Simonson donne des classes de maître ici et là, continue à former de futurs professeurs, mais enseigne surtout aux aînés. Des classes sur chaises où ses étudiants ont 70, 80 et 90 ans.

Êtes-vous de celles, et peut-être de ceux proportionnellement plus rares…, qui ont fait leurs cours Pré-jazz 1 ou Ballet jazz élémentaire ? Car nous sommes légion, et tout particulièrement au Québec, à être entrés dans la danse par l’entremise de la technique de ballet jazz pensée par Lynn Simonson. La prof des profs était en octobre de passage à Victoriaville pour y donner une énième classe de maître. Le Devoir l’a attrapée au passage, le temps d’un entretien.

« J’ai eu la chance de naître avec des yeux rayons X », expliquait en riant Lynn Simonson au-dessus d’un smoothie, ses yeux de 73 ans emplis effectivement d’une joie rayonnante. « Si je regarde votre corps, je comprends la forme des os et la structure des muscles qui les tirent ; j’y vois tellement de possibilités ! Et j’ai juste envie que vous me laissiez vous aider à les trouver. C’est ce que j’aime faire, surtout face à un seul individu (« one on one »). C’est ce qui m’allume. »

Enfant de la balle (père violoniste et mère prof de danse), ce sont les blessures qui l’ont menée à penser la danse autrement. « Je peux dire maintenant que ces blessures furent une bénédiction. J’avais 18 ans, je venais d’arriver à New York. Mes jambes étaient hypertendues : mon entraînement auprès d’anciens danseurs de Diaghilev, qui cherchaient ce genre de lignes, faisait que je me disloquais le genou. C’est en consultant un docteur spécialisé que j’ai compris, et ce fut une illumination, que c’était ma manière de travailler et de m’entraîner qui provoquait mes blessures. »


Le corps comme miroir

La jeune Simonson se met donc à étudier l’anatomie, en autodidacte, s’informant auprès de ses docteurs pour mieux replonger dans les livres, observant les danseurs et les corps autour d’elle en se demandant comment et pourquoi leurs manières et leurs mouvements étaient si différents.

Invitée à enseigner aux Pays-Bas, elle profite de l’occasion pour tester ses idées, et surtout pour « chercher une façon plus saine de réchauffer le corps [«to do a warm-up »], dans un studio sans miroirs, afin que les gens puissent se référer à leurs sensations plutôt qu’à leur reflet, comme c’était alors la coutume. Ce fut à la base de ma technique de danse. »

Lynn Simonson ne se targue pas d’avoir tout inventé, mais plutôt d’avoir rassemblé, développé, structuré et porté différentes idées en une technique qui vise spécifiquement l’enseignement du ballet jazz comme danse récréative (on dit ici souvent « danse de loisirs »), pour des adultes non professionnels. Une méthode qui permet de tirer et de transmettre la substantielle moelle de la danse (la joie, le mouvement, le rythme, être ensemble) sans ses désavantages (les blessures, l’usure accélérée, etc.).

Et c’est à Lennoxville que Lynn Simonson formera pour la première fois des professeurs, au début des années 1980, à l’invitation d’une Jacqueline Lemieux qui souhaitait voir les profs d’ici atteindre un meilleur niveau d’enseignement. Une relation à long terme avec le Québec s’ensuivit, et il y a, dit Mme Simonson, effectivement beaucoup plus de professeurs et d’élèves de technique Simonson ici qu’aux Pays-Bas ou au Japon, autres régions où elle a été adoptée. « J’ai dû être Québécoise dans une vie antérieure… » dit-elle, tout sourire, et dévoilant du coup son français parlé…

Comment doit-on former un professeur de danse récréative ? « Je dois d’abord tenir pour acquis qu’un prof a les connaissances, qu’il a été bien formé, dans quelque technique que ce soit. » Et si l’anatomie fait maintenant partie de la formation des interprètes comme des enseignants, selon Mme Simonson, les connaissances sont encore insuffisantes. « La plupart peuvent nommer les muscles et les os, mais ils sont peu à en avoir une expérience, qui est ma manière de l’enseigner. Parce qu’il faut vraiment pouvoir faire, comprendre et sentir les différents mouvements de la danse pour enseigner. Et l’anatomie est complexe, il y en a toujours plus à apprendre. »


De la danse pour mieux vieillir

Elle travaille beaucoup également les façons de communiquer, afin que les futurs profs puissent transmettre les informations de différentes manières, dès leur première démonstration d’un exercice. « Si la moitié de la classe bataille pour comprendre, ce n’est pas la faute des étudiants… »

« Je croyais, adolescente, qu’il fallait forcer et souffrir pour danser, et je suis heureuse d’avoir pu changer ma perception. Maintenant, je crois plutôt que le corps est fait pour bouger avec aisance, et que si vous allez au-delà de votre champ naturel de mobilité, vous créez des stress qui risquent d’avoir des conséquences plus tard. »

Et aujourd’hui ? Elle donne des classes de maître ici et là, continue à former de futurs professeurs, mais enseigne surtout aux aînés. Des classes sur chaises où ses étudiants ont 70, 80 et 90 ans. « Certains n’ont jamais fait d’exercices de leur vie, mais les changements dans leurs corps, en une seule année, sont magnifiques. »

Elle poursuit : « La science est en train de prouver qu’une des meilleures choses qu’on puisse faire pour bien vieillir, c’est de danser ! Parce que ça fait travailler deux parties du cerveau en même temps : le cervelet, ce moteur du mouvement, et les régions sièges des fonctions cognitives. Quand ces deux régions s’allument en même temps, il se crée une connexion entre les deux, qui demeure la manière la plus rapide de développer de nouveaux neurones. Ne serait-ce que pour la santé du cerveau, il faudrait danser… mais s’ajoutent les raisons physiques : l’amplitude des mouvements, la santé des articulations, les étirements, etc. » Et la joie, a-t-on envie de nommer à sa place, tant elle émane d’elle et semble évidente.


La technique Simonson pour enfants

Sara Tremblay, présidente du Réseau d’enseignement de la danse et directrice depuis 1993 de l’Académie de danse de Saguenay, vient de terminer sa « traduction » de la technique Simonson, un plan de cours afin qu’elle puisse être enseignée aux enfants. « On est partis des niveaux qui existaient déjà pour les adultes, on a descendu à la base pour créer trois niveaux, à partir des 7-8 ans jusqu’aux 12 ans. Il fallait réfléchir au meilleur âge pour intégrer les notions, et penser une manière de les présenter. » Car le développement de l’enfant, autant musculaire que psychologique, devrait toujours être considéré. « À 12 ans, un enfant peut commencer à faire des pirouettes. Avant, on va le préparer (apprivoiser l’espace, le vertige), mais il n’est pas prêt. De la même manière, on ne peut pas commencer à faire faire de grands pliés à 7 ans, la musculature n’est pas complète. Plus jeune on initie, on éveille à la danse, on éveille la créativité, et c’est bien assez. » Pour elle, la technique Simonson est particulièrement appropriée, tant pour les jeunes que pour les adultes, parce qu’elle « a été réalisée vraiment pour respecter l’alignement et pour prévenir les blessures ».

Choisir un prof

« Au-delà des critères de proximité, de coût et d’horaire, il est important de s’informer sur la formation du prof, les genres de danse enseignés (afin qu’ils correspondent à ce que l’enfant peut et veut faire) et les valeurs de l’école, indique Véronique Clément, directrice générale du Réseau d’enseignement de la danse (RED). Est-ce qu’on y valorise la santé et la sécurité, le spectacle ou la compétition ? On ne magasinera pas le même genre d’école selon notre profil. J’encouragerais les parents à surveiller la sécurité. » Les écoles qui encouragent la formation continue risquent aussi d’être davantage à jour en ce qui concerne les techniques et les méthodes.

L’enseignement aux enfants ne devrait pas être pris à la légère. « Il existe une mauvaise perception qui fait qu’on garde les meilleurs techniciens pour donner les cours aux danseurs avancés. Mais ce sont les corps en développement qui sont le plus complexes, et s’y ajoutent le comportement, la psychologie… et celle des parents, aussi, à gérer ! Ça prend beaucoup d’expérience pour bien enseigner aux enfants. » Car toute danse vient avec un risque de blessure et d’usure, et « c’est dur de voir ce qui s’use à long terme ».

L’exemple qui tue ? Les pointes, en ballet, que les petites filles sont empressées d’enfiler. « Si ton pied n’est pas complètement formé, ça risque d’avoir des impacts sur les hanches, les pieds, le dos… » « Il y a tellement d’enfants choqués contre nous parce qu’on ne les monte pas sur pointes avant 12 ans, indique Sara Tremblay, de l’Académie de danse de Saguenay. Certains changent d’école. Mais je ne veux pas avoir la responsabilité de briser les pieds d’un enfant ; il va en avoir besoin toute sa vie… »

Vaudrait-il mieux, comme en France, obliger tous les enseignants en danse à obtenir d’abord un diplôme ? Véronique Clément soupire. Ici, certaines écoles de danse sont subventionnées par le ministère de la Culture, d’autres sont entièrement privées. Est-ce qu’une intervention relèverait de la Culture, de l’Éducation, qui pour l’instantne s’intéresse pas au sujet ?

« Le nombre d’écoles de danse au Québec n’est même pas connu, indique Mme Clément. Au RED, on estime qu’il y en a au moins 230. Ce sera déjà un début que de voir les ministères les recenser… »