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    C'est la vie: Faire danser les fauteuils

    Abolir la frontière entre «eux» et «nous» par la danse

    Josée Blanchette
    21 juin 2002 |Josée Blanchette | Danse | Chroniques
    Son regard nous darde et on sent tout de suite qu'on ne lui arrive pas à la cheville. Cette fille à la crinière rouge a roulé sa bosse, surmonté bien des peurs, traversé des abîmes de désespoir, visité le fond, rattrapé des yeux fuyants et laissé échapper de molles poignées de main. Le mot «solitude» n'est jamais aussi fort que lorsque votre chum vous laisse tomber à 17 ans parce que vous ne pouvez plus tenir debout. Onze ans après son accident en plongeant d'un quai, France Geoffroy est danseuse professionnelle et enseigne la danse intégrée aux personnes à mobilité réduite et aux autres, celles qui ont le privilège de marcher sur leurs deux jambes.

    Dans ses cours, des quadraplégiques comme elle bercent les Homo erectus sur leurs genoux; ces derniers les chatouillent, courent derrière leurs fauteuils pour les rattraper. L'improvisation et l'expression théâtrale sont au coeur de l'apprentissage; la vitesse et la lenteur aussi. La danse intégrée vise à intégrer le fauteuil roulant dans la danse afin qu'il fasse partie de l'individu. C'est un nouveau langage chorégraphique qui réunit deux réalités: sur roues et sur pieds. Quand France dit: «Courez!», elle ajoute aussi: «Roulez!» C'est une seconde nature chez elle, une béquille linguistique.

    Les «assis» et les «debout» se regardent dans le blanc des yeux durant de longues minutes, en silence, se tendent la main pour la première fois malgré la gêne, retrouvent une humanité qui logeait à l'enseigne de la pitié et du malaise avant de gigoter dans tous les sens. France enseigne assise dans son fauteuil, une partie d'elle-même qu'elle apprivoise depuis 11 ans et qu'elle tente de faire oublier par tous les moyens, notamment la danse. «C'est un grand paradoxe! La danse et le fauteuil roulant, ce sont deux réalités qui ne vont pas ensemble. Mais pour danser, ça prend juste le désir, c'est une pulsion intérieure, sensuelle», dit France pour expliquer son don en expression corporelle.

    Cette danse contact sur roues et sans roues, France est la seule à l'enseigner au Québec. Elle donne régulièrement des spectacles avec sa troupe, Corpuscule Danse, trois danseurs et un fauteuil roulant. Diplômée du collégial en danse, France Geoffroy a suivi deux stages avec la compagnie de danse intégrée CandoCo à Londres. «Je suis quasiment contente d'être en fauteuil pour vivre la danse intégrée. C'est un grand pied de nez à la société. Il y a dix ans, je n'aurais pas pu faire ça, mais aujourd'hui, les gens sont prêts, je sens une ouverture.»

    France est une belle rebelle de cinq pieds dix, une rockeuse en rocking chair; elle aime provoquer, défaire les codes. Son fauteuil roulant lui aura permis d'aller se balader plus loin sur ce versant de sa personnalité. Elle n'a ni baissé les bras ni capitulé, mais le mot «courage» lui pue encore au nez. Ce serait la résumer trop simplement. «Être dans la danse, ça brise les distances, ça crève la bulle qu'il y a autour des personnes handicapées. Les gens pensent qu'on est malades, ils ont peur de nous toucher. Mais je ne suis pas mal dans mon corps. Je danse, j'ai une vie sexuelle, je ne me sens pas statique, pas figée.» Message reçu. On n'est jamais aussi handicapé que par nos préjugés.

    Transe en danse

    L'esprit de la danse tel que véhiculé par France Geoffroy est une émotion brute davantage qu'une performance esthétiquement léchée. «L'idée, c'est d'être dans le plaisir, pas la performance. Quand je demande à des quadraplégiques de masser quelqu'un dans mon cours, ils ont peur, ils ne se sentent pas adéquats. Puis, il y a quelque chose qui se passe, on accède à un autre niveau.» L'émotion, toujours. Un autre palier de décompression avant d'atteindre la surface de l'eau. Dans un monde principalement axé sur la performance, le mouvement qu'imprime France Geoffroy peut non seulement nous ralentir mais faire réfléchir. «Ceux qui voient la mort de près ont une autre vision. Souvent, ils se réorientent vers une autre direction», me dit Marie-Thérèse Laramée, physiothérapeute et coordinatrice de recherche à l'Institut de réadaptation. «En général, les sportifs ont une vision plus positive de l'existence, ils voient leur nouvelle condition comme un défi. Ils sont habitués à vivre "on the edge".»

    Moins performante, la sexualité prend elle aussi un virage à droite sur feu rouge. Dans son roman intitulé Cavalcade, Bruno de Stabenrath, un «petit nouveau dans la carrière», fait le douloureux apprentissage du plaisir sans les trophées qu'il épinglait à son tableau de chasse. Publicitaire français de 40 ans et ex-serial lover, Stabenrath a basculé dans la tétraplégie à la suite d'un accident de la route, il y a quatre ans. «Le fauteuil n'est pas un jeu, la tétraplégie n'est pas un loisir. C'est une vie défigurée, un ralenti juste avant la mort», écrit-il lorsque confronté au deuil des sports qui faisaient de lui un mec musclé et désirable. «Ses informations sont exactes, il y a des bouts tordants. C'est très sexué et fantaisiste. C'est un roman axé sur le plaisir», commente Marie-Thérèse Laramée, qui a adoré le livre.

    En entrevue avec Ardisson l'automne dernier, Bruno de Stabenrath avouait que la sexualité n'avait plus le même goût pour lui. Il a l'impression d'avoir un condom et un bas de laine sur le zizi quand il réussit à faire l'amour grâce à des injections qui lui coûtent la peau des fesses et l'intervention d'un vibrateur ou d'une nana compréhensive. Forcément, le trio pénétration, agitation, éjaculation perd de son attrait premier, et la performance aussi. «Les gars ont un problème mécanique, confirme France Geoffroy. Pour les filles, c'est différent. Disons qu'on ne baise plus la lumière éteinte. Tous les sens sont explorés, on communique beaucoup plus.»

    Comme pour la danse, on s'abandonne en oubliant la gravité du corps, la gravité du moment, de ce qui a été ou n'est plus. En s'oubliant surtout, la seule légèreté possible. Avec ou sans fauteuil.

    ***

    Noté: que l'émission Zone libre du 5 juillet à 21h (Radio-Canada) sera consacrée à France Geoffroy et à la danse intégrée, notamment lors de son stage à Londres. Vous pouvez également vous inscrire au prochain stage de danse intégrée (qui aura lieu fin juillet) en appelant France: tél.: (514) 524-6537.

    Adoré: le roman Cavalcade (Robert Laffont). C'est certainement l'un des meilleurs livres que j'aie lus cette année. Drôle et émouvant, Bruno de Stabenrath a un talent rare pour partager son vécu. On a carrément l'impression d'être dans ses souliers.

    Goûté: aux fraises du Québec, un accident de la nature. Non mais c'est quoi ces fraises qui n'en ont que la couleur et l'apparence? On prétextera la pluie, mais ça doit bien faire sept ou huit ans que les fraises ne goûtent plus les fraises. Un autre effet de la performance agricole.

    Consulté: Zen sexe - Une approche spirituelle de la sexualité, par Philip Toshio Sudo (Les Presses libres). Sur roues, sans roues, le sexe lent, conscient et vécu comme la chute de l'ego est une expérience unique. Excellent manuel d'apprentissage.

    Trouvé: le site du sex-shop Come As You Are (www.comeasyouare.com), situé à Toronto. En cliquant sur «?», on trouve une page qui s'intitule Disability Resources et propose toute une série de vibrateurs pour hommes et femmes à mobilité réduite. On peut aussi commander en appelant sans frais au tél.: (877) 858-3160.

    Vu: le film Astérix et Obélix - Mission Cléopâtre, de Claude Berri. Je me suis franchement bidonnée du début à la fin. L'architecte Numérobis, incarné par Jamel Debbouze, un Arabe handicapé qui s'est fait choper le bras droit dans sa jeunesse, enterre toute la distribution.

    ***

    Vent du large

    Mission Arctique

    «Chère Joblo» fait relâche quelque temps pour laisser la place à une correspondance avec le voilier Sedna pendant son expédition scientifique dans le Grand Nord. Chaque semaine, le chef de mission Jean Lemire nous fait longer ses rives, ses dérives, et répond à mes questions. Aujourd'hui, le ravitaillement du bateau et le véritable capitaine à bord!

    Chère Josée,

    Tu me demandes comment se déroule l'approvisionnement du bateau. Je dois te faire une confidence: je déteste faire les courses! Et pourtant, je ne fais que ça depuis que le bateau a quitté le Vieux-Port de Montréal. À propos de vieux porc, le nôtre, découpé et surgelé, est arrivé hier. Et il n'était pas seul! Les deux vaches, les sept agneaux, les deux veaux et les 75 poulets qui nous accompagneront durant l'expédition ont tous trouvé place dans l'un de nos sept congélateurs. En tout, nous embarquons 7,5 tonnes de nourriture pour le voyage. Mais très peu de liquide... «Trop lourd et trop volumineux!», a dit Sylvie, la chef de la cuisine. Et quand Sylvie dit quelque chose, on a intérêt à ne pas discuter... Même le bon vieux Bruno, chum de la chef, bat en retraite quand elle parle. Et c'est un capitaine au long cours! Alors moi aussi, j'écoute la chef.

    Hier, elle m'a reparlé du kangourou... Tu te souviens, lors de ta visite sur le bateau? Elle voulait que je trouve 20 kilos de kangourou. Eh bien, elle cherche toujours. En fait, je cherche toujours. Elle dit que c'est très bon. Mais moi, du kangourou, je n'en ai pas trouvé. J'ai essayé de lui troquer ça pour de l'alligator. Ça, j'avais trouvé. Rien à faire. «Trop dur», qu'elle dit. «Et jamais aussi bon que le kangourou!», qu'elle ajoute. Alors moi, qui déteste pourtant faire les courses, je cherche encore du kangourou...

    Pourtant, on a assez de nourriture pour nourrir tout l'Arctique en plus des 15 membres de l'équipage! Avec nos 600 kilos de farine et nos deux machines à pain qui produisent six miches par jour, 200 kilos de poissons et fruits de mer, 40 kilos de riz, 200 kilos de pâtes, 200 kilos de légumes surgelés et 4300 barres tendres, on devrait tenir le coup! Mais la chef veut sa viande à ressorts. On en trouve en Martinique, paraît-il. Sautée, la chef...

    Encore hier, les caméramans et les jeunots de l'informatique m'ont demandé si on pouvait acheter du Perrier. «Ça va pas?», a répondu de suite la chef. Tu sais, moi, si la chef dit non, je ne veux pas la mettre en colère. Alors je dis non. Et la chef, elle, me sourit...

    Le lait et les jus seront déshydratés. Paraît que les pommes de terre aussi. Quant à l'eau potable, élément essentiel pour donner corps à tout le reste, nous la produirons à partir de l'eau de mer. Le désalinisateur, cette formidable petite machine filtrante, gobe tout dans ses membranes ultrafines. Il peut fournir — au rythme de 40 gallons à l'heure — une eau pure et sans goût. Tellement filtrée qu'elle n'a même plus de minéraux. Mais la chef dit que les minéraux, on n'en manquera pas. Alors moi, si la chef me dit ça, c'est que c'est vrai, et je ne m'inquiète pas pour les minéraux.

    D'ailleurs, tous les marins te diront qu'après Dieu, c'est la chef qui décide de tout à bord. Enfin, presque tout... Samedi dernier, Sylvain et Germain Tremblay, notre pilote de glace, ont étudié les dernières cartes qui montrent l'évolution des champs de glace dans le Nord. La côte du Labrador est encore complètement gelée. Deux bonnes semaines de retard par rapport à l'an dernier. J'ai donc décidé de retarder le départ. Sans consulter la chef! Nous profiterons de la douceur des îles de la Madeleine pour encore une dizaine de jours. Le temps de faire les dernières modifications au voilier et de compléter, bon gré, mal gré, les courses du bateau. Dis-moi, tu ne connaîtrais pas un fournisseur de kangourou?

    Jean

    On peut correspondre avec chacun des membres de l'équipage du Sedna en visitant leur site: www.onf.ca/sedna












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