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Culture - Un lumineux vaudeville

Frédérique Doyon   15 novembre 2003  Danse
Le chorégraphe Mark Godden, établi à Montréal depuis 1995, fait revivre l'opéra de Mozart, La Flûte enchantée, avec le Ballet royal de Winnipeg, l'une des plus vénérables compagnies de ballet du Canada.

Comme chaque année, les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM) bonifient leur programmation d'une invitation ouverte à une compagnie canadienne. Avec la tendance au rajeunissement des GBCM depuis quelques années, il n'est pas étonnant que ceux-ci aient misé sur le (relativement) jeune talent du chorégraphe Mark Godden et son ballet La Flûte enchantée pour marquer le retour du Ballet royal de Winnipeg (RWB) à Montréal, après six ans d'absence.

Fondé en 1939, alors que le paysage de la danse canadienne était quasi désert, le RWB s'est bâti une réputation d'excellence au fil des ans, renforcée par des tournées fréquentes en Amérique du Nord dès 1945. Plus ancré dans la tradition des ballets narratifs classiques que les Grands Ballets, le RWB a tout de même aussi développé un répertoire d'oeuvres originales, surtout depuis l'arrivée d'André Lewis, ex-danseur de la compagnie, à la direction artistique de la compagnie en 1996.

Comme Lewis, Mark Godden est un ancien soliste du RWB. Né à Dallas, aux États-Unis, le jeune homme découvre la danse sur le tard, vers 20 ans, d'abord attiré par la musique et le théâtre. Mais il semble que cette découverte tardive lui donne la distance nécessaire pour laisser libre cours à ses intuitions artistiques, souvent loin des conventions. En vingt créations, dont la plupart pour le compte du RWB, ses choix artistiques marqués et audacieux, guidés par une imagination délirante, son humour et son attrait pour les symboliques ont autant séduit que dérangé les publics plus ou moins aguerris.

Mozart et Bergman

Avec ces qualités, on comprend que le chorégraphe ait retenu l'oeuvre à la fois fantaisiste et mystérieuse de Mozart, La Flûte enchantée (1791), que plusieurs considèrent comme son testament artistique, pour en faire un ballet. «J'ai écouté l'opéra au complet il y a dix ou douze ans et je suis tombé amoureux de cette musique exquise, superbe et irrésistible, raconte Mark Godden. Ce qui est merveilleux quand on est attiré par une pièce sur laquelle on veut chorégraphier, c'est qu'on sent que cette musique connaît une part intime de soi et qu'en y mettant du temps, on finira par savoir quoi, et pourquoi on l'a choisie. C'est comme entrer en relation.»

Happé par la musique, le chorégraphe en a pourtant mieux saisi le sens et la complexité en voyant l'interprétation cinématographique d'Ingmar Bergman (1975), qui l'a aussi influencé. «J'ai pris ce que je perçois être l'inspiration de Bergman, explique le chorégraphe. D'abord, il a une distribution incroyable — à la hauteur de son génie! Et pour moi, il a capté le sens de l'opéra, son charme, le fait que ce soit un conte de fées avec du contenu adulte. Il ne s'est pas gêné pour explorer à fond ces deux aspects. J'ai essayé de rester fidèle à cela.»

Derrière le conte de fées, l'opéra de Mozart raconte en quelque sorte la querelle des anciens et des modernes ou celle, plus universelle, du bien et du mal. Les forces des ténèbres, incarnées par la Reine de la nuit, combattent contre le grand prêtre de la lumière, Sarastro. La Reine demande au jeune prince Tamino de libérer sa fille Pamina des mains de Sarastro. Muni d'une flûte magique et accompagné de Papageno, serviteur de la Reine, Tamino accomplira sa mission, qui sera aussi une quête de connaissance.

Des personnages porteurs d'idéaux

À l'instar de Bergman, le créateur sans compromis Mark Godden a donc voulu donner une large place à tous les personnages de La Flûte enchantée, au risque de créer un ballet de deux heures et demie et d'accorder des rôles de premiers danseurs à des solistes. «Les personnages sont originaux et universels tout à la fois, dit-il pour justifier son choix. Je m'y identifie, même s'ils sont issus du XVIIIe siècle. Les idées qu'ils défendent et les conflits qu'ils portent sont synonymes de la condition humaine.»

Pour le chorégraphe, les personnages de l'opéra incarnent le dilemme de Mozart et l'esprit de son époque, celle qui voit naître les idéaux universels des Lumières — rationalité, égalité, fraternité — dans des cercles pourtant souvent privilégiés. Comme dans le film de Bergman, Godden n'a d'ailleurs pas hésité à multiplier les allusions symboliques, sur un mode souvent humoristique, à la franc-maçonnerie qui fleurissait au XVIIIe siècle et à laquelle avait adhéré Mozart. «Ils [Mozart et son librettiste Schikaneder] étaient déchirés entre ce désir de faire partie d'une élite supérieure et celui d'appartenir aux hommes du commun», explique le chorégraphe, évoquant le défi que s'était donné le compositeur de faire de La Flûte un vaudeville populaire imprégné d'idées philosophiques. «Les deux personnages principaux de l'opéra, Tamino et Papageno, représentent les deux extrêmes de ce spectre. Cela a été ma principale inspiration et de là j'ai essayé de transposer ça en termes contemporains, me demandant quels sont les grands idéaux qu'on défend aujourd'hui et les défis qui nous attendent.»

Le chorégraphe se permet donc des clins d'oeil au monde actuel en faisant du serviteur fainéant de la Reine (Papageno) un don Juan infatigable, tandis que Tamino n'affronte plus un méchant dragon à l'entrée du Royaume de la nuit mais devient captif d'un téléviseur. On n'a plus les mauvaises influences qu'on avait!

Enfin, Mark Godden a aussi ramené la lutte entre le bien et le mal à celle d'une famille contemporaine déchirée. Pamina est fille de la Reine de la nuit et de Sarastro, son ex-mari. «J'ai été fasciné par l'idée que Pamina devienne la réconciliation entre les deux mondes que représentent Sarastro et la Reine, confie le chorégraphe. J'ai un fils de deux ans maintenant et je sens qu'avoir un enfant nous réconcilie avec la vie, avec tous nos combats personnels, et nous donne une autre compréhension du monde. Je voulais que Pamina et Tamino deviennent le couple de l'avenir.»

Pour créer sa Flûte, Godden a une fois de plus fait appel au décorateur Paul Daigle, aussi de l'équipe qui avait fait le succès de Dracula, son premier ballet intégral livré en 1998. Si un orchestre et des chanteurs d'opéra accompagnaient les premières représentations à Winnipeg et à Toronto, Montréal devra se contenter d'une bande sonore, tout de même dirigée par un de ses concitoyens, Jean-Pierre Côté.

LA FLÛTE ENCHANTÉE

De Mozart, sur une chorégraphie de Mark Godden, pour le Royal Winnipeg Ballet

Du 20 au 22 novembre à la salle Wilfrid-Pelletier
 
 
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