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L’art de la violence comme acte de résistance

28 mars 2013 | Frédérique Doyon | Danse
D’une scène de viol chez Dave St-Pierre ou chez Sarah Kane aux insultes au public et autres masturbations chez Jan Fabre, la transgression et la violence (envers soi comme envers les autres) qui vient avec elle semblent dominer la création scénique contemporaine. Y en a-t-il plus ? Y en a-t-il trop ? Et « pourquoi tant de haine ? », a osé demander le Département de danse de l’UQAM à l’occasion de sa dernière table ronde de l’année, mercredi.

Cette esthétique de la violence n’est certes pas nouvelle puisqu’elle traverse l’histoire de l’art, des tragédies grecques aux peintres de la Renaissance en passant par les images bibliques et Shakespeare. Mais le XXe siècle, porté par les avant-gardes, dont les ready-made de Marcel Duchamp, franchit une nouvelle limite avec l’art de la performance dans laquelle « la représentation est abolie, une part de fiction est évacuée au profit d’un geste cru, terrible, amoral, anormal, inouï », rapportait l’artiste conceptuel Steve Giasson, un des trois panélistes invités, en rapportant l’acte de roulette russe de l’artiste Serge Oldenbourg, dit Serge III, à l’occasion d’un des événements du mouvement Fluxus dans les années 1960.


Avec la tendance des formes artistiques à se contaminer mutuellement, cet art performatif teinte de plus en plus la création scénique québécoise, notamment en danse, et tend à augmenter la part de violence « performée », directe, dans les oeuvres, commentait la chargée de cours Geneviève Dussault à la fin des interventions.


Pour Jérémie Niel, jeune metteur en scène qui signait récemment la pièce Croire au mal, l’intensification de la violence dans l’art est une fausse impression. « On a toujours connu ça », dit-il en faisant notamment référence à Titus Andronicus, peut-être la première et la plus sanglante des tragédies shakespeariennes, où se succèdent meurtres, torture et anthropophagie. Mais il tient à apporter une nuance : « Il y a beaucoup de violence représentée [sur nos scènes], mais pas tant de haine », beaucoup plus délicate à aborder selon lui parce qu’elle engage la question de l’amoralité, « qui est au coeur de la création contemporaine ». Donc, à la question « pourquoi tant de haine, d’abject ? », il répond : parce que « c’est le moteur » de l’art, « qui naît de l’angoisse ».


Mal-être


Angoisse et souffrances psychiques sont particulièrement exacerbées à notre époque où crise de civilisation se conjugue avec des mutations profondes de diverses sphères de la vie, tant psychiques que sociales ou économiques, rapporte la chorégraphe et danseuse Catherine Gaudet, en citant sa lecture du moment, Malêtre du psychanalyste René Kaës.


« Les artistes tentent de témoigner de ce mal-être en enclenchant un processus créatif pour entrevoir de nouvelles avenues », dit celle qui, dans Je suis un autre, mettait en scène une certaine haine de soi dans le rapport à l’autre.


Elle a tout de même signalé son agacement par rapport à l’effet de mode que semble répercuter cette surenchère de violence. « Mais je ne connais aucun artiste autour de moi qui se dit qu’il va vomir sur scène pour attirer le public. »


Si le corps s’est libéré du joug religieux et de l’obligation de pureté, de nouveaux diktats « ont pris le relais » et le contraignent encore, selon elle, comme la société marchande et ses modèles de corps propres et parfaits.


« Toute cette mise en scène de l’abject offre un nouveau modèle de corps et veut se dissocier de ce qui est devenu officiellement beau parce que cette beauté appartient à l’univers du dollar. »

 

Convention inversée


L’art qui cultive l’agression et les souillures est donc vu comme un acte de résistance au rouleau compresseur de la logique marchande. Une approche qui requiert toutefois vigilance et exigence de l’artiste pour ne pas glisser dans cela même qui est dénoncé. Car le capitalisme s’est montré très habile à récupérer les transgressions.


« Si l’artiste utilise les interdits pour les renverser sans amener une ambivalence de sens ou un questionnement, il se retrouve dans une espèce de convention inversée. Il cultive alors les attendus dualistes d’une culture judéo-chrétienne sur une ligne de partage entre l’interdit et l’autorisé », indique Catherine Gaudet.


Ce que Steve Giasson a réitéré à sa manière en rappelant que la violence gratuite, qui court-circuite toute réflexion, n’est que pur spectacle. Et alors « l’artiste ne se distingue pas du terroriste », a-t-il conclu.

 
 
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