Comment porter un double chapeau sur la tête pour faire danser tous les corps
Elles créent des univers artistiques et jugent, critiquent, émulent ceux des autres. La posture peut faire tiquer. Mais être juge et partie, en création, contribue à une essentielle friction des idées et des disciplines artistiques. Avec un minimum de balises.
Karine Denault est chorégraphe, mais aussi conseillère artistique au Festival TransAmériques (FTA). « Ça m’a permis de découvrir le travail d’artistes que je n’aurais pas pu voir « live » autrement », dit celle qui voyage plus que jamais, autant géographiquement qu’esthétiquement, dans son rôle de conseillère. Une nourriture essentielle pour fouetter à nouveau son désir de créer.
« Être dans plusieurs milieux et activités en même temps me stimule et me permet de penser autrement. Je reviens en studio avec une envie plus forte [de créer] », dit celle qui a volontairement ralenti la création scénique depuis 2009 parce qu’elle voulait se consacrer à la maison d’édition Le Quartanier, qu’elle codirige, et à la revue OVNI Magazine, qui traite de littérature, d’art et de cinéma. Elle lit beaucoup, s’intéresse aux arts visuels et agit aussi comme conseillère artistique auprès d’autres chorégraphes. Elle revient à la création et à la danse cette semaine dans Pleasure Dome, à l’Agora de la danse, du 6 au 9 février (voir l’encadré).
Autocensure
Le double chapeau invite-t-il à une prudence, à fixer des limites, voire à pratiquer l’autocensure ?
« J’essaie de le voir comme deux choses. Quand je suis au festival, je joue mon rôle de conseillère et en studio, je suis chorégraphe, dit-elle. Au festival, je me vois un peu comme un facilitateur, j’aiguille le regard du comité artistique vers des artistes que je croise et dont j’admire le travail. Mais ultimement, c’est Marie-Hélène [Falcon, directrice artistique du FTA] qui décide. »
Même son de cloche chez Katya Montaignac, directrice artistique de La 2e Porte à gauche et conseillère pour l’OFFTA, dramaturge et critique. « Quand je mets la casquette du Off, je pense direction artistique, je ne pense pas à “ ploguer ” mes amis. Mais c’est sûr que dans mes choix de programmation se retrouvent mes goûts artistiques », convient celle qui s’impose tout de même des balises claires. Elle s’interdit a priori d’écrire sur les spectacles auxquels elle travaille et se retire de la table si l’équipe de l’OFFTA évalue des propositions soumises par La 2e Porte ou ses proches collaborateurs (Marie Béland, Frédérick Gravel).
Par contre, elle ne peut faire autrement qu’écrire avec son point de vue de danseuse, un parti pris assumé qui offre au lecteur un regard de l’intérieur, riche d’une connaissance pointue du corps. Porter deux (ou trois ou quatre) chapeaux permet d’insuffler une autre vision.
Une programmation de festival faite par un artiste se distingue donc. Il y souffle une liberté esthétique qui ne se soucie guère de remplir des quotas de genre ou des catégories d’oeuvres, grand public, jeune public ou autres. Seul guide : « Ce qui nous apparaît comme le plus créatif en ce moment ; on aime programmer des ovnis », dit Katya Montaignac.
Pour celle-ci, la responsabilité de faire avancer la discipline vaut bien quelques apparences de conflits d’intérêts. Dans le prochain numéro de Jeu, elle signe un texte sur la figure du couple en danse, où elle pouvait difficilement éviter d’aborder le travail de Catherine Gaudet ou de Frédérick Gravel, qui s’abreuvent à cet archétype moderne.
On comprend finalement que l’ouverture, la curiosité et le jugement critique s’expriment dans les différentes sphères de leurs pratiques multiples qui semblent s’inscrire dans le prolongement les unes des autres.
« Tout ça dialogue parce que tout ça fait partie de moi, dit Karine Denault. J’ai toujours été curieuse de découvrir le travail des autres, je travaille comme ça dans mes propres projets, en invitant d’autres artistes à collaborer avec moi, parce que je suis stimulée par ça. Ma job au festival, c’est comme une extension de cette curiosité-là que je continue à alimenter. »
Et Katya Montaignac, qui a commencé à écrire des critiques un peu par hasard (et parce qu’elle était une danseuse « chiante » (sic) qui mettait toujours en question les intentions du chorégraphe), reconnaît que son regard de critique l’a peut-être forgée, finalement, comme directrice artistique. Le collectif La 2e Porte à gauche concocte un nouveau projet de création dont on entendra parler dès le printemps et prépare ses 10 ans.
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Microsociété
Après un hiatus de plus de trois ans, Karine Denault revient à la chorégraphie et à la danse avec Pleasure Dome, une pièce pour trois danseurs et les trois musiciens-performeurs de K.A.N.T.N.A.G.A.N.O.
« Je suis partie de la pensée de [Georges] Bataille sur l’érotisme, qu’on a appliquée au plaisir. Bataille avance que, dans l’érotisme, le sujet se perd consciemment, qu’il cherche le déséquilibre. Une idée qu’on a confrontée au cinéma, à d’autres textes littéraires, pour l’amener dans une proposition corporelle, organique. »
En découle une microsociété qui se meut et s’émeut dans un univers à part, en quête d’extase, d’absolu et d’abandon. « Le sujet du plaisir donne une impression d’exubérance, mais le plaisir peut se passer ailleurs ; il y a un rapport à la sensualité qui est beaucoup plus ténu, silencieux même. »
Le thème du plaisir vivait déjà dans le rapport que Karine Denault entretient avec la musique d’Alexandre St-Onge, de Jonathan Parent et d’Alexander Wilson. « Je trouve que la musique de ce groupe mêle différents genres mais cherche à atteindre quelque chose de cet ordre extatique », dit-elle.








