Danse - L’esprit à bras-le-corps
Les mêmes yeux que toi
Chorégraphe et interprète : Anne Plamondon; Dramaturgie : Marie Brassard
À l’Agora de la danse jusqu’au 10 novembre
La scène de l’Agora de la danse est nue. Les fenêtres et le mur en fond de scène jouent tantôt les miroirs, l’écran ou le jeu d’ombres tout simple, dédoublant le corps. Seul accessoire : un siège d’auto.
Après une brève évocation - en voix off - du souvenir de son père « chassant des mouches imaginaires », la danseuse-chorégraphe imagine ce qui s’est passé dans sa tête alors que, attendant les clients dans son taxi, une ultime bataille - réelle ? fictive ? - lui a fait perdre le dernier fil de la réalité.
Elle enfile une chemise trop grande, se glisse dans sa peau, racontant la journée fatidique. L’agacement de cette prise de parole d’abord maladroite s’estompe dès que son récit s’effiloche, s’enroule sur lui-même jusqu’à se fondre dans les soubresauts de son corps. Corps qui incarne alors les tourments de l’esprit.
S’ensuivent de grands segments chorégraphiques ponctués par un souvenir, un extrait sonore du fou qui chante, ou une troublante vidéo des yeux du père se confondant avec ceux de sa fille. La danse est disloquée, fragmentée, scratchée comme le dj ferait avec ses vinyles. C’est celle d’un corps qui se bat contre lui-même, contre la gravité du sens. Puis soudain, la gestuelle se fait ample et fluide, libérée temporairement de ses tyrannies. Mais toujours fébrile, entre la grâce et la dépossession de soi.
Ce style unique rejoint celui développé depuis 2002 avec Victor Quijada au sein du Rubberbandance Group, hybride entre la danse urbaine, le classique qu’elle a embrassé aux Grands Ballets Canadiens et le contemporain.
Une grande chorégraphie ? Pas tout à fait. Mais une oeuvre essentielle, cathartique, et soigneusement construite. Anne Plamondon sait surtout (pour l’instant) créer du mouvement, habiter l’espace et le geste. Son génie : avoir scellé un pacte artistique avec la dramaturge Marie Brassard, dont on sent l’apport vital dans l’articulation subtile de la danse, du son enregistré, des temps d’arrêt. Pour trouver l’équilibre du déséquilibre.








