Seule sous le soleil de la scène
La danseuse Anne Plamondon ose sa première chorégraphie, Les mêmes yeux que toi
Les mêmes yeux que toi
D’Anne Plamondon et Marie Brassard, avec Anne Plamondon.
À l’Agora de la danse, du 7 au 9 novembre.
« C’est bizarre, dit Anne Plamondon de sa voix douce, posée et ferme. Alors que je danse depuis toujours, depuis que j’ai quatre ans, j’ai une drôle de relation avec le fait d’être under the spotlight. Oui, j’aspire à ça, à m’exprimer : des fois j’ai l’impression que mon corps est trop petit pour dire tout ce qui est intense en dedans. Et d’un autre côté, je voudrais parfois aussi me faire encore plus petite, explique la danseuse de son menu squelette de chat, recroquevillée sur le siège de voiture qui sera le seul décor de sa chorégraphie. Le fait que je vais obliger les gens à me regarder, juste moi, en solo, me fait très, très peur. » En ces pages, pourtant, on a dit d’elle, déjà, en critique, qu’elle volait le regard, « carrément lumineuse. Fluide, gracieuse, flottante dans toutes les dimensions ».
D’une soliste à l’autre
La danseuse, pour l’épauler, est ainsi allée chercher la comédienne Marie Brassard, spécialiste du solo depuis son Jimmy, créature de rêve, créé entièrement seule en 2001. Brassard, depuis, a développé sa « propre machine, une façon de travailler avec les sensibilités d’artistes d’autres disciplines, de collaborer », qui a donné près d’une demi-douzaine de spectacles, dont Peepshow ou Moi qui me parle à moi-même dans le futur.
« Le pas de géant qu’on fait quand on décide qu’on fait un solo, explique la comédienne, c’est un grand, grand pas. Je pense que ça naît du désir de se nommer soi-même, sans que ça soit contre personne. Même si on est créateur aussi quand on est interprète, on est protégé, et on se sent protégé par le metteur en scène ou le chorégraphe, qui portent la responsabilité, poursuit celle qui a brillé dans plusieurs pièces de Robert Lepage. Quand on se met devant, quand on signe nous-mêmes, on peut être jugé, catégorisé, alors que c’est là notre dernier désir : prendre la parole vient avec un désir d’ouverture, pour entamer une conversation, pas pour se définir, là, définitivement. » Soudain, ne plus être dans l’ombre, et ne plus être non plus seulement un élément dans un ensemble, à sa place précise, au service de l’oeuvre, renchérit Plamondon.
Tempêtes de cerveau
La danseuse, pour ce plongeon, avait besoin « d’un sujet qui[la] touche profondément, autant pour justifier d’arrêter [ses] autres occupations que pour oser le solo ». Ça viendra de l’enfance. Ce sera la maladie mentale, inspirée par la schizophrénie de son père. Ce sera surtout ce spectacle sur « l’impact de ces maladies sur les autres, ce que ça fait autour, et sur la fragilité qu’on a tous, cette possibilité qu’on pourrait juste tomber, passer de l’autre côté de la ligne. Je me suis mise dans des états. Je me suis fiée à ce que je me souvenais d’avoir vu, d’avoir vécu, et j’ai laissé le corps s’exprimer ». Marie Brassard enchaîne : « Ces tempêtes, dans l’esprit, qu’est-ce qu’elles deviennent quand elles se traduisent dans le corps ? On a créé trois personnages - un masculin, un féminin, et un neutre témoin -, trois personae qui, sans être définies clairement, se mélangent. On sent des glissements organiques complets chez Anne. Elle passe d’un état à un autre, et d’un style chorégraphique à un autre. Ça donne un objet étrange, singulier, un spectacle très atmosphérique, dans les lumières, le lieu, le musique. C’est très enveloppant. »
La danseuse sourit. « J’ai trouvé le sujet parfait qui justifie que je passe d’un style à l’autre, d’être tout en même temps, dans un seul show. » Elle ne tient pas du tout, comme il arrive souvent à une interprète qui devient chorégraphe, à se débarrasser des empreintes que les créateurs ont laissées en son corps. « Elles sont toutes là, dit-elle en souriant encore. Et je sens que c’est tout à fait moi. »
Refaire
Pourquoi être allé chercher sa collaboratrice principale du côté du théâtre ? « Dans ma carrière, j’ai eu la chance de travailler avec plus de 30 chorégraphes. » Et pas des moindres : Jiří Kylián, Ohad Naharin, Angelin Preljocaj, Stijn Celis, Jean Grand-Maître, Crystal Pite, son collègue Victor Quijada, chez RUBBERBANDance Group, entre autres. « Je la connais, cette collaboration, c’est naturel, facile d’être dans ce rôle devant un chorégraphe, de lui laisser tout l’espace. Le but, ici, c’est de me donner plus d’espace. Je me suis forcée à me mettre dans cette situation inhabituelle, et pas dans une communication que je connais par coeur. »
Le temps accordé, avec Marie Brassard, à la réflexion et à la discussion l’a surprise et nourrie. « Quand tout a été mis sur la table, la réponse a semblé venir toute seule, très rapidement. Tandis qu’en danse, on ne peut pas réfléchir à l’infini à un mouvement : il faut le faire. Il faut pratiquer, dans le corps, tous les jours, ne serait-ce que pour l’aspect athlétique, pour se garder en shape. Et les mouvements, il faut aussi les répéter chaque jour, parce qu’on invente le script et le langage. On ne peut pas juste réfléchir à un mouvement. Dans ce processus, je passe la moitié de la journée toute seule, à travailler les chorégraphies. Marie se joint ensuite à moi : je lui montre ce que j’ai fait, on discute, on écrit la pièce, elle propose une dramaturgie. Mais il faut absolument, tous les jours, que j’aie un moment où je danse. Pour moi, c’est la grosse différence avec le théâtre. En danse, c’est dans l’action qu’on trouve les réponses. »
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Les mêmes yeux que toi
RUBBERBANDance Group














