Marie Chouinard ou l'infini turbulent
Lorsqu'on m'a demandé d'écrire quelques lignes sur Marie Chouinard, j'ai pensé spontanément à Henri Michaux — un poète qu'elle affectionne tout particulièrement — et à son long poème L'Infini turbulent. On n'a qu'à feuilleter ce livre au hasard pour rencontrer les fulgurances du poète s'unir aux fibres nerveuses des créations de Marie Chouinard: l'extase, la vision, l'éros, le foudroiement et le divin, l'impudeur métaphysique, l'orgasme criblé, une constellation de plaisirs, la transe extatique, un au-delà d'amour, de désirable à sacrée. Elles sont les pores intérieurs de sa danse. Les lignes d'un dessin invisible qui animent le corps humain, font scintiller aux quatre coins des danseurs l'onde d'amour à offrir aux spectateurs. C'est ce désir, cet esprit qui fait créer Marie Chouinard depuis maintenant vingt-cinq ans.
Je l'ai rencontrée pour la première fois au printemps 1977 dans une petite église blanche — située rue de La Roche entre Mont-Royal et Rachel — transformée en studio de danse. C'est dans ce lieu paisible qu'elle étudiait la danse avec Tom Scott depuis quelques années. Marie préparait avec six autres danseurs un spectacle de danse-théâtre intitulé Le Grand Jeu. Depuis 1973, je me consacrais à l'écriture et à la composition musicale. C'est à titre de compositeur que je fus amené à me joindre au groupe de Marie. Nous étions tous les deux au début de la vingtaine. Je réalisais enfin un vieux rêve: travailler avec les danseurs pour qui j'ai toujours eu la plus grande admiration.
Au premier regard, une amitié de coeur et de création s'est créée entre nous. Marie s'est présentée à moi comme elle le ferait aujourd'hui pour vous-même: grande, simple, réservée et lumineuse, une longue chevelure blonde tressée. Son regard perçant pouvait descendre jusqu'à votre âme si elle voyait en vous briller un feu semblable au sien. Dès lors, chaque parcelle de vie, du brin de poussière en suspension dans un rayon de soleil aux effluves stellaires de Perséide, nourrira sa pensée, son esprit, tous ses sens. Dans ses créations comme dans son être, on sent partout cette immense reconnaissance d'être vivante, de participer à ce grand mystère universel au sens où les anciens l'entendaient.
Outre Le Grand Jeu, j'ai collaboré à quatre créations de Marie: Cristallisation (1978) son premier solo, Les Trous du ciel (1991) et Le Sacre du printemps (1993), ses deux premières chorégraphies de groupe, et Des feux dans la nuit (1999), son premier solo créé pour un homme. Puisque nous célébrons ici ses vingt-cinq années de création, je dirai quelques mots au sujet de Cristallisation.
Un jour de l'été 1978, alors que nous roulions en autobus en direction de ville Lorraine offrir aux enfants des ateliers de danse, théâtre, musique et création, elle me demanda un mot, un concept, pour une chorégraphie à laquelle elle travaillait. À ce moment, je m'intéressais à la musique d'Edgar Varèse. J'appris qu'il composait par cristallisation. Le lendemain, j'ai dit ce mot à Marie. Une lumière intense apparut dans ses yeux. Manifestement, quelque chose venait de se produire en elle. À l'automne, elle m'invita à regarder ce qu'elle avait créé. Nous étions seuls dans une classe vide d'une école rue Laurier, près de Saint-Denis. Elle m'a invité à m'asseoir sur une chaise qu'elle avait placée au centre. Puis elle a dansé Cristallisation en silence. Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau de toute ma vie. L'oeuvre durait une douzaine de minutes. Lorsqu'elle eut terminé, elle m'a offert de composer une musique. Je trouvais la pièce parfaite en silence. Elle m'a dit d'y penser... Alors un jour, je suis arrivé devant elle avec une grille de four. Je l'ai posée sur une boîte de bois, je me suis appuyé dessus et j'ai pincé les tiges métalliques comme si je jouais d'une harpe nouvelle. L'air résonnait de sonorités sourdes, telles des ombres mobiles se déplaçant dans l'espace dansé. En décembre, à l'invitation de Dina Davida, Marie a dansé pour la première fois Cristallisation lors du festival Qui Danse. La réaction du public fut merveilleuse. Dehors, il neigeait. On connaît la suite.
Flaubert disait: «Écrire est pour moi une manière de vivre.» Je crois que tout artiste pourrait faire siens ces mots. Pour Marie danser, créer, seule ou avec ses danseurs en studio, est une manière de vivre, de comprendre le vivant, le ressentir, saisir tout ce qui passe, traverse l'être humain et ses dimensions. En 1995, lors d'un entretien qu'elle m'accordait pour la revue Topo Magazine elle disait: «J'aime travailler le matériau humain. J'aime chorégraphier l'esprit du danseur et obtenir un résultat corporel, plus que juste chorégraphier le corps. S'appliquer à chorégraphier l'esprit des danseurs, c'est considérer les danseurs commes des créateurs.»
Tout comme il n'existe pas deux êtres vivants identiques, chacune de ses créations doit trouver sa propre identité, son propre code génétique: «Chaque fois que j'entreprends une nouvelle création, ce qui m'intéresse le plus, c'est de trouver une manière de travailler que je n'ai pas encore explorée. Je peux mettre des mois à développer ce qui sera le coeur, l'essence de la prochaine pièce. C'est d'abord une disposition de l'esprit qui doit trouver sa place en moi. Ensuite, une fois que cet angle nouveau de captation et de relation au monde est orienté, là, je peux commencer à trouver comment ça se tient physiquement debout, comment ça respire, comment ça expérimente et réalise, comment ça crée des liens entre le réel et l'impalpable. Les gestes viennent comme un nouveau vocabulaire, comme des clés; les enchaînements viennent comme une nouvelle grammaire, une nouvelle musique intérieure. À la fin, ça peut devenir un monde, une inflexion de la lumière et peut-être redonner au spectateur ce qui était pressenti au début du travail: un vide bienfaisant, une solution géométrique qui fait rire. Pour Le Sacre du Printemps c'est le feu. C'est organique. Senti dans la colonne vertébrale. Entre ciel et terre. Ce sont des touches dans le présent immobile.»
En février 1979, nous avons présenté Cristallisation à la galerie Véhicule Art. Marie, pieds nus, portait une simple combinaison rouge et une camisole. Il n'y avait d'autre éclairage que celui du plafond de la galerie, aucune sonorisation, pas de chauffage. Devant un public fasciné, portant gants et manteaux (pas pour la coquetterie), Marie a dansé l'oeuvre cinq fois d'affilée pour une durée d'environ soixante minutes. Danser l'oeuvre une seule fois est déjà exigeant. Le faire cinq fois, dans de telles conditions, c'est amener le corps dans une région limite où les fissures de l'instant arrivent à peine à se coaguler. La respiration, la résistance, la vision, tout cela bouge à l'unisson ou en contrepoint. Dans une lumière crue, Marie traçait une cartographie d'états, d'émotions. Des bras, des jambes, des lignes, des souffles, des pliés, des regards, des mains étoilées respiraient l'espace, transpiraient le temps, chantaient un corps nouveau. Dans la salle, les coeurs battaient par cristallisation.
En 1998, l'oeuvre fut reprise au Musée d'art contemporain de Montréal dans le cycle des onze Solos créés par Marie de 1978 à 1998. Interprétée par Carol Prieur et la danseuse Lucie Mongrain jouant de la grille, Cristallisation donnait à voir, déjà, tout le langage chorégraphique à venir de l'artiste. La façon d'écouter l'espace, de fermer les yeux, d'ouvrir les mains, de tenir le coeur, de se déplacer, de s'immobiliser, de se coucher, de respirer, de souffler, de laisser colonne et ossature épouser la mémoire de chaque muscle, libérer le rayonnement du corps, le jaillissement des sens. Tout s'y trouvait. Il y avait là ce que l'écrivain JMG Le Clézio appelle l'extase matérielle.
Pour moi, cette grâce d'aimer et de créer fait de Marie Chouinard une artiste immense.
Je l'ai rencontrée pour la première fois au printemps 1977 dans une petite église blanche — située rue de La Roche entre Mont-Royal et Rachel — transformée en studio de danse. C'est dans ce lieu paisible qu'elle étudiait la danse avec Tom Scott depuis quelques années. Marie préparait avec six autres danseurs un spectacle de danse-théâtre intitulé Le Grand Jeu. Depuis 1973, je me consacrais à l'écriture et à la composition musicale. C'est à titre de compositeur que je fus amené à me joindre au groupe de Marie. Nous étions tous les deux au début de la vingtaine. Je réalisais enfin un vieux rêve: travailler avec les danseurs pour qui j'ai toujours eu la plus grande admiration.
Au premier regard, une amitié de coeur et de création s'est créée entre nous. Marie s'est présentée à moi comme elle le ferait aujourd'hui pour vous-même: grande, simple, réservée et lumineuse, une longue chevelure blonde tressée. Son regard perçant pouvait descendre jusqu'à votre âme si elle voyait en vous briller un feu semblable au sien. Dès lors, chaque parcelle de vie, du brin de poussière en suspension dans un rayon de soleil aux effluves stellaires de Perséide, nourrira sa pensée, son esprit, tous ses sens. Dans ses créations comme dans son être, on sent partout cette immense reconnaissance d'être vivante, de participer à ce grand mystère universel au sens où les anciens l'entendaient.
Outre Le Grand Jeu, j'ai collaboré à quatre créations de Marie: Cristallisation (1978) son premier solo, Les Trous du ciel (1991) et Le Sacre du printemps (1993), ses deux premières chorégraphies de groupe, et Des feux dans la nuit (1999), son premier solo créé pour un homme. Puisque nous célébrons ici ses vingt-cinq années de création, je dirai quelques mots au sujet de Cristallisation.
Un jour de l'été 1978, alors que nous roulions en autobus en direction de ville Lorraine offrir aux enfants des ateliers de danse, théâtre, musique et création, elle me demanda un mot, un concept, pour une chorégraphie à laquelle elle travaillait. À ce moment, je m'intéressais à la musique d'Edgar Varèse. J'appris qu'il composait par cristallisation. Le lendemain, j'ai dit ce mot à Marie. Une lumière intense apparut dans ses yeux. Manifestement, quelque chose venait de se produire en elle. À l'automne, elle m'invita à regarder ce qu'elle avait créé. Nous étions seuls dans une classe vide d'une école rue Laurier, près de Saint-Denis. Elle m'a invité à m'asseoir sur une chaise qu'elle avait placée au centre. Puis elle a dansé Cristallisation en silence. Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau de toute ma vie. L'oeuvre durait une douzaine de minutes. Lorsqu'elle eut terminé, elle m'a offert de composer une musique. Je trouvais la pièce parfaite en silence. Elle m'a dit d'y penser... Alors un jour, je suis arrivé devant elle avec une grille de four. Je l'ai posée sur une boîte de bois, je me suis appuyé dessus et j'ai pincé les tiges métalliques comme si je jouais d'une harpe nouvelle. L'air résonnait de sonorités sourdes, telles des ombres mobiles se déplaçant dans l'espace dansé. En décembre, à l'invitation de Dina Davida, Marie a dansé pour la première fois Cristallisation lors du festival Qui Danse. La réaction du public fut merveilleuse. Dehors, il neigeait. On connaît la suite.
Flaubert disait: «Écrire est pour moi une manière de vivre.» Je crois que tout artiste pourrait faire siens ces mots. Pour Marie danser, créer, seule ou avec ses danseurs en studio, est une manière de vivre, de comprendre le vivant, le ressentir, saisir tout ce qui passe, traverse l'être humain et ses dimensions. En 1995, lors d'un entretien qu'elle m'accordait pour la revue Topo Magazine elle disait: «J'aime travailler le matériau humain. J'aime chorégraphier l'esprit du danseur et obtenir un résultat corporel, plus que juste chorégraphier le corps. S'appliquer à chorégraphier l'esprit des danseurs, c'est considérer les danseurs commes des créateurs.»
Tout comme il n'existe pas deux êtres vivants identiques, chacune de ses créations doit trouver sa propre identité, son propre code génétique: «Chaque fois que j'entreprends une nouvelle création, ce qui m'intéresse le plus, c'est de trouver une manière de travailler que je n'ai pas encore explorée. Je peux mettre des mois à développer ce qui sera le coeur, l'essence de la prochaine pièce. C'est d'abord une disposition de l'esprit qui doit trouver sa place en moi. Ensuite, une fois que cet angle nouveau de captation et de relation au monde est orienté, là, je peux commencer à trouver comment ça se tient physiquement debout, comment ça respire, comment ça expérimente et réalise, comment ça crée des liens entre le réel et l'impalpable. Les gestes viennent comme un nouveau vocabulaire, comme des clés; les enchaînements viennent comme une nouvelle grammaire, une nouvelle musique intérieure. À la fin, ça peut devenir un monde, une inflexion de la lumière et peut-être redonner au spectateur ce qui était pressenti au début du travail: un vide bienfaisant, une solution géométrique qui fait rire. Pour Le Sacre du Printemps c'est le feu. C'est organique. Senti dans la colonne vertébrale. Entre ciel et terre. Ce sont des touches dans le présent immobile.»
En février 1979, nous avons présenté Cristallisation à la galerie Véhicule Art. Marie, pieds nus, portait une simple combinaison rouge et une camisole. Il n'y avait d'autre éclairage que celui du plafond de la galerie, aucune sonorisation, pas de chauffage. Devant un public fasciné, portant gants et manteaux (pas pour la coquetterie), Marie a dansé l'oeuvre cinq fois d'affilée pour une durée d'environ soixante minutes. Danser l'oeuvre une seule fois est déjà exigeant. Le faire cinq fois, dans de telles conditions, c'est amener le corps dans une région limite où les fissures de l'instant arrivent à peine à se coaguler. La respiration, la résistance, la vision, tout cela bouge à l'unisson ou en contrepoint. Dans une lumière crue, Marie traçait une cartographie d'états, d'émotions. Des bras, des jambes, des lignes, des souffles, des pliés, des regards, des mains étoilées respiraient l'espace, transpiraient le temps, chantaient un corps nouveau. Dans la salle, les coeurs battaient par cristallisation.
En 1998, l'oeuvre fut reprise au Musée d'art contemporain de Montréal dans le cycle des onze Solos créés par Marie de 1978 à 1998. Interprétée par Carol Prieur et la danseuse Lucie Mongrain jouant de la grille, Cristallisation donnait à voir, déjà, tout le langage chorégraphique à venir de l'artiste. La façon d'écouter l'espace, de fermer les yeux, d'ouvrir les mains, de tenir le coeur, de se déplacer, de s'immobiliser, de se coucher, de respirer, de souffler, de laisser colonne et ossature épouser la mémoire de chaque muscle, libérer le rayonnement du corps, le jaillissement des sens. Tout s'y trouvait. Il y avait là ce que l'écrivain JMG Le Clézio appelle l'extase matérielle.
Pour moi, cette grâce d'aimer et de créer fait de Marie Chouinard une artiste immense.
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