Biennale de la danse de Lyon - Fumée, folklore et formes
Avec Sfumato, Rachid Ouramdane se penche sur les exilés climatiques, ces gens obligés de migrer à la suite de catastrophes naturelles (tsunami, incendie de forêt, désertification…). La pièce s’installe sur de solides fondations. De deux interprètes immobiles s’élève, longtemps, une dense fumée qui envahit les spectateurs, jusqu’au malaise de certains. Comme si les corps eux-mêmes brûlaient. Après ce fort tableau, une fille, dans ces volutes persistantes, tourne fougueusement sur elle-même, longtemps encore, alors que son essoufflement est amplifié.
Rachid Ouramdane mêle les disciplines, veut utiliser toutes les forces de ses danseurs. On voit donc des tableaux de contemporains - bel usage du poids et du déséquilibre -, du hip-hop, du spoken word, ma foi, bien ficelé, du chant, un bon numéro de claquettes, un choeur de boot stomp sans imagination, des témoignages d’exilés climatiques en gros plans vidéo, du piano live, le tout sur une musique aux notes décomposées et récurrentes d’abord très efficace, mais qui finit par irriter par sa répétition.
La scénographie est impressionnante, avec sa pluie sur scène et sur le piano. On sent l’esprit de corps entre les danseurs. Mais pas dans l’ensemble de la pièce. On reste aussi perplexe que devant une pizza « quatre-saisons » : chaque élément du puzzle est valable, sans que le tout accède à une harmonie. La dramaturgie a de lourdes poches d’air. La transmission se trouve minée par ce coq-à-l’âne formel et la densité de l’émotion devient lourdeur.
Folks, de Yuval Pick, se nourrit de danse folklorique israélienne. En farandole et en cercle, les sept danseurs installent les pas de base, bien respirés, les répètent, avant d’introduire des variations. Un éclairage ocre, très bas, fait ressortir la peau et écrase les couleurs. Des couples se forment, les femmes portent et déposent et reportent les hommes. Des rires de filles, pas toujours justes, fusent. Quelques arrêts sur image figent le moment. La récurrence des phrases est hypnotique. Puis, cassure : une deuxième partie tout autre, sans réelle transition. Les murs de scène s’élèvent dans le grondement de la machinerie technique pour dévoiler un cadre de verdure. Jardin intérieur. La lumière monte, les couleurs éclatantes se révèlent, la musique s’accélère et entraîne les interprètes, qui déplacent les plantes pour former un bosquet, puis une forêt, dansant derrière, encore en farandole. L’Éden est recréé par la force du collectif, et la joie. Et la morale est lourde, surlignée, malgré la beauté de la verdure sur scène.
En 2008, pour l’École de danse contemporaine de Montréal, Yuval Pick avait signé un petit bijou de pièce pour les finissants : Violet. La composition était réjouissante de limpidité : une spatialité pleine de jeux géométriques, fluide, qui composait, décomposait et recomposait atomes et électrons. Une belle écriture qui laissait voir l’individualité de chaque aspirant danseur. Le travail de corps de Folks est de la même eau : le geste respire, l’individu se laisse voir, les danseurs donnent généreusement. Mais que s’est-il passé pour que cette force d’écriture, vue dans une étude pensée pour une école, se perde dans un travail fait pourtant avec plus de moyens et ses propres danseurs ? Trop de pression ? Pick serait-il plus efficace dans un formalisme mouvant que dans son désir de dire ?
Catherine Lalonde était à Lyon à l’invitation de la Biennale de la danse.








