Danse - Danser, morceaux en moins
Photo : Véro Boncompagni
Tétraplégique, France Geoffroy a appris à manier sa chaise roulante avec une précision d’horloge. Elle est accompagnée sur la photo de Roxanne Duchesne-Roy.
À retenir
- Cible de Dieu
- De Jacques Poulin-Denis
- À Tangente
- du 19 au 22 novembre
La danse. Le mot seul fait penser à des corps agiles, entraînés et fluides. Danse, comme synonyme de santé, même. Comment peler ces préjugés quand le corps est rompu? Et que devient la danse avec un corps comportant des morceaux en moins?
La première fois que j'ai vu danser Jacques Poulin-Denis, j'ai été charmée par sa physicalité et j'ai pesté intérieurement parce qu'il ne pointait pas ses pieds. Allez! Finition de la ligne! Une demi-heure plus tard, je me rendais compte qu'il portait une prothèse. Impossible de pointer, donc, puisqu'il n'a pas de pied droit. La jambe a été coupée 15 cm sous le genou, après un spectaculaire accident de voiture en 1999. Le jour même où il se rendait, en stop, au Toronto Dance Theatre pour y entamer sa formation professionnelle en danse.
Hôpital, guérison, adaptation à la prothèse, retour au mouvement, Poulin-Denis se retrouve des mois plus tard en Californie et, par une série de hasards, est engagé dans la compagnie Axis, où se mêlent interprètes avec et sans handicap. C'est là qu'il réapprend à danser. «J'aurais été trop intimidé de recommencer ici. En Californie, personne ne me connaissait, je pouvais arriver avec mon pied artificiel et mes habiletés réduites.» Hasard encore qui le mène à danser auprès de Baryshnikov lors d'une soirée de sensibilisation aux places pour handicapés dans les théâtres.
Depuis, Poulin-Denis a dansé un peu partout, ses propres pièces et celles de Mélanie Demers, en plus de travailler comme musicien et de performer. Il présente cette semaine Cible de Dieu, où un artiste de cirque cumule les malchances et se décompose, de ratage en ratage, perdant en chemin sa prothèse, sans s'arrêter puisque the show must go on. Poulin-Denis en rit encore: «C'est ce qui m'est arrivé [à la création], une année de malchance, en amour, dans ma carrière. Des ordinateurs qui plantent, des vélos qui se font voler, dont deux la même semaine... Une année beaucoup plus rough que la perte de mon pied.»
France Geoffroy est danseuse professionnelle et tétraplégique depuis un accident de plongeon en 1991. Sa tête, ses bras bougent. Et son fauteuil roulant, qu'elle a appris à manier avec une précision d'horloge. «Ce que je sens quand je danse demeure mystérieux. Si j'ai une perte d'équilibre ou qu'on me demande un rond de tête lorsque je suis basculée, le voyage que je fais dans mon corps n'est pas du tout anodin. Le mouvement circule, mais d'une façon autre, et je dois contrer mon manque de force et de mobilité par la présence d'un partenaire qui me donne des appuis, des crochets et qui facilite ma mouvance. Il y a toute une technique sous-jacente.» Elle sera à Danse Cité en mars prochain pour une pièce signée Estelle Clareton. «Moi, si je tombe sur scène, je ne me relève pas. Il y a une authenticité, une précarité et une prise de risque.»
Mais où se trace la ligne entre intégration, processus personnel et création? «Tout corps brisé peut danser, mais peut-être pas de façon professionnelle. Il faut que ça demeure artistiquement valable.» Qu'ils le veuillent ou non, les interprètes aux corps rompus bousculent une certaine idée de la danse. «Pour moi, poursuit Geoffroy, c'est réglé: je vis avec mon corps et mon handicap tous les jours. Le problème, c'est les autres, confrontés, devant moi, à leur propre corps.»
Poulin-Denis croit que ce qui est ébranlé avec un interprète handicapé, «c'est la définition même de la danse. Mais je ne remets pas ça en question consciemment. C'est un fardeau et une grâce de ne pouvoir me retirer de cette question. Ça m'a ouvert plein de portes, mais je ne peux jamais m'en détacher.» Il ne se gêne pas pour danser sans prothèse, une jambe de pantalon flottant au mouvement. «L'exemple peut sembler niaiseux, mais c'est un choix, comme celui de danser les cheveux attachés ou détachés. Ça m'amène dans un autre registre de mobilité. Avec le pied artificiel, je dois calculer constamment: le pli du genou, l'angle du pied, où je mets mon poids pour pivoter... et c'est glissant. Sans prothèse, je suis plus libre, mais le mouvement se passe davantage au sol, je fatigue plus vite et je ne peux pas courir. Et on ne peut éviter le commentaire, quand je danse sans pied.»
Sara Hanley revient à la danse. Elle a bougé pour Dominique Porte, Deborah Dunn, la Fondation Jean-Pierre Perrault, avant de faire une «pause bébés». Plus longue que prévu. Attaquée par la bactérie mangeuse de chair lors d'une césarienne, elle perd une partie de son grand droit, le muscle abdominal superficiel. Un handicap invisible, qui l'empêche désormais de sauter, de prendre le poids d'un partenaire et qui limite ses extensions de la colonne et ses cambrés. «Comme danseur, le corps est ton outil, tu veux le perfectionner, le rendre plus précis, plus sensible. D'un coup, je me suis retrouvée avec un trou dans le ventre. Mon identité était si fortement liée à mon corps... j'ai senti que j'avais perdu quelque chose.»
Dans une étude menée en 1996 sur le sport d'élite, Sparkes note à quel point l'identité chez les gymnastes est liée au corps. Sylvie Fortin, chercheuse en danse à l'UQAM, conclut avec Rip et Vallerand que la danse s'intègre à l'identité déjà chez les pré-professionnels. «On retrouvait un haut degré de chevauchement entre le self et la danse», résume-t-elle. Quand le corps change, alors toute l'identité est remise en jeu.
Solitudes
Les trois danseurs parlent de la solitude de leur parcours. «T'es barré de tout ce qui est conventionnel: tu es différent, souligne Poulin-Denis. Même dans une compagnie de danseurs handicapés, il n'y a que des individus, comparativement à chez José Navas, par exemple, où tu retrouve un corps de compagnie. La seule chose que je peux faire, c'est développer un travail personnel, non plus donner ma danse mais me donner, moi.»
France Geoffroy, elle, se désole de devoir constamment être instigatrice de projets. Elle est allée jusqu'en Angleterre, travailler avec Candoco, une autre compagnie de danse intégrée. «Rien ne peut s'offrir à moi. Je peux adapter, mais ce n'est pas évident de me former. J'ai 36 ans, mon corps ressent l'usure. J'aimerais faire autre chose, des fois, former d'autres danseurs handicapés, perpétuer ce que j'ai appris.» Tous parlent aussi de la difficulté de l'entraînement, de la nécessité de mettre davantage d'efforts pour garder un corps apte à la danse. Et les corps rompus obligent à miser davantage sur la sensibilité, la présence. Une autre virtuosité. «Ce qui m'intéresse dans le corps brisé, conclut Geoffroy, c'est qu'on porte des marques. Chaque fois que j'entre sur scène, tout le monde voit que je suis en fauteuil. La magie, c'est de transcender ça, de dépasser le handicap.»
***
Collaboratrice du Devoir
Texte modifié à la suite d'un correctif
La première fois que j'ai vu danser Jacques Poulin-Denis, j'ai été charmée par sa physicalité et j'ai pesté intérieurement parce qu'il ne pointait pas ses pieds. Allez! Finition de la ligne! Une demi-heure plus tard, je me rendais compte qu'il portait une prothèse. Impossible de pointer, donc, puisqu'il n'a pas de pied droit. La jambe a été coupée 15 cm sous le genou, après un spectaculaire accident de voiture en 1999. Le jour même où il se rendait, en stop, au Toronto Dance Theatre pour y entamer sa formation professionnelle en danse.
Hôpital, guérison, adaptation à la prothèse, retour au mouvement, Poulin-Denis se retrouve des mois plus tard en Californie et, par une série de hasards, est engagé dans la compagnie Axis, où se mêlent interprètes avec et sans handicap. C'est là qu'il réapprend à danser. «J'aurais été trop intimidé de recommencer ici. En Californie, personne ne me connaissait, je pouvais arriver avec mon pied artificiel et mes habiletés réduites.» Hasard encore qui le mène à danser auprès de Baryshnikov lors d'une soirée de sensibilisation aux places pour handicapés dans les théâtres.
Depuis, Poulin-Denis a dansé un peu partout, ses propres pièces et celles de Mélanie Demers, en plus de travailler comme musicien et de performer. Il présente cette semaine Cible de Dieu, où un artiste de cirque cumule les malchances et se décompose, de ratage en ratage, perdant en chemin sa prothèse, sans s'arrêter puisque the show must go on. Poulin-Denis en rit encore: «C'est ce qui m'est arrivé [à la création], une année de malchance, en amour, dans ma carrière. Des ordinateurs qui plantent, des vélos qui se font voler, dont deux la même semaine... Une année beaucoup plus rough que la perte de mon pied.»
France Geoffroy est danseuse professionnelle et tétraplégique depuis un accident de plongeon en 1991. Sa tête, ses bras bougent. Et son fauteuil roulant, qu'elle a appris à manier avec une précision d'horloge. «Ce que je sens quand je danse demeure mystérieux. Si j'ai une perte d'équilibre ou qu'on me demande un rond de tête lorsque je suis basculée, le voyage que je fais dans mon corps n'est pas du tout anodin. Le mouvement circule, mais d'une façon autre, et je dois contrer mon manque de force et de mobilité par la présence d'un partenaire qui me donne des appuis, des crochets et qui facilite ma mouvance. Il y a toute une technique sous-jacente.» Elle sera à Danse Cité en mars prochain pour une pièce signée Estelle Clareton. «Moi, si je tombe sur scène, je ne me relève pas. Il y a une authenticité, une précarité et une prise de risque.»
Mais où se trace la ligne entre intégration, processus personnel et création? «Tout corps brisé peut danser, mais peut-être pas de façon professionnelle. Il faut que ça demeure artistiquement valable.» Qu'ils le veuillent ou non, les interprètes aux corps rompus bousculent une certaine idée de la danse. «Pour moi, poursuit Geoffroy, c'est réglé: je vis avec mon corps et mon handicap tous les jours. Le problème, c'est les autres, confrontés, devant moi, à leur propre corps.»
Poulin-Denis croit que ce qui est ébranlé avec un interprète handicapé, «c'est la définition même de la danse. Mais je ne remets pas ça en question consciemment. C'est un fardeau et une grâce de ne pouvoir me retirer de cette question. Ça m'a ouvert plein de portes, mais je ne peux jamais m'en détacher.» Il ne se gêne pas pour danser sans prothèse, une jambe de pantalon flottant au mouvement. «L'exemple peut sembler niaiseux, mais c'est un choix, comme celui de danser les cheveux attachés ou détachés. Ça m'amène dans un autre registre de mobilité. Avec le pied artificiel, je dois calculer constamment: le pli du genou, l'angle du pied, où je mets mon poids pour pivoter... et c'est glissant. Sans prothèse, je suis plus libre, mais le mouvement se passe davantage au sol, je fatigue plus vite et je ne peux pas courir. Et on ne peut éviter le commentaire, quand je danse sans pied.»
Sara Hanley revient à la danse. Elle a bougé pour Dominique Porte, Deborah Dunn, la Fondation Jean-Pierre Perrault, avant de faire une «pause bébés». Plus longue que prévu. Attaquée par la bactérie mangeuse de chair lors d'une césarienne, elle perd une partie de son grand droit, le muscle abdominal superficiel. Un handicap invisible, qui l'empêche désormais de sauter, de prendre le poids d'un partenaire et qui limite ses extensions de la colonne et ses cambrés. «Comme danseur, le corps est ton outil, tu veux le perfectionner, le rendre plus précis, plus sensible. D'un coup, je me suis retrouvée avec un trou dans le ventre. Mon identité était si fortement liée à mon corps... j'ai senti que j'avais perdu quelque chose.»
Dans une étude menée en 1996 sur le sport d'élite, Sparkes note à quel point l'identité chez les gymnastes est liée au corps. Sylvie Fortin, chercheuse en danse à l'UQAM, conclut avec Rip et Vallerand que la danse s'intègre à l'identité déjà chez les pré-professionnels. «On retrouvait un haut degré de chevauchement entre le self et la danse», résume-t-elle. Quand le corps change, alors toute l'identité est remise en jeu.
Solitudes
Les trois danseurs parlent de la solitude de leur parcours. «T'es barré de tout ce qui est conventionnel: tu es différent, souligne Poulin-Denis. Même dans une compagnie de danseurs handicapés, il n'y a que des individus, comparativement à chez José Navas, par exemple, où tu retrouve un corps de compagnie. La seule chose que je peux faire, c'est développer un travail personnel, non plus donner ma danse mais me donner, moi.»
France Geoffroy, elle, se désole de devoir constamment être instigatrice de projets. Elle est allée jusqu'en Angleterre, travailler avec Candoco, une autre compagnie de danse intégrée. «Rien ne peut s'offrir à moi. Je peux adapter, mais ce n'est pas évident de me former. J'ai 36 ans, mon corps ressent l'usure. J'aimerais faire autre chose, des fois, former d'autres danseurs handicapés, perpétuer ce que j'ai appris.» Tous parlent aussi de la difficulté de l'entraînement, de la nécessité de mettre davantage d'efforts pour garder un corps apte à la danse. Et les corps rompus obligent à miser davantage sur la sensibilité, la présence. Une autre virtuosité. «Ce qui m'intéresse dans le corps brisé, conclut Geoffroy, c'est qu'on porte des marques. Chaque fois que j'entre sur scène, tout le monde voit que je suis en fauteuil. La magie, c'est de transcender ça, de dépasser le handicap.»
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