mercredi 25 novembre 2009 Dernière mise à jour 09h58


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

La danse en deuil de Maurice Béjart

Jean-François Nadeau   23 novembre 2007  Danse
Maurice Béjart a dénoncé très tôt un art de la danse qui serait «coupé des masses». Lui voulait plutôt toucher le vaste public. Bon nombre de ses pièces ont su rejoindre même les non-initiés, dont son célèbre Sacre du printemps et son Bolé
Photo : Agence Reuters
Maurice Béjart a dénoncé très tôt un art de la danse qui serait «coupé des masses». Lui voulait plutôt toucher le vaste public. Bon nombre de ses pièces ont su rejoindre même les non-initiés, dont son célèbre Sacre du printemps et son Bolé
Maurice Béjart voulait faire de la danse l'art par excellence du XXe siècle. Le grand maître de la danse moderne française, véritable légende, aura su la faire aimer à un vaste public. Il est décédé à l'âge de 80 ans dans la nuit de mercredi à hier à Lausanne, où il a conclu sa carrière prolifique. Le chorégraphe dirigeait depuis 1987 le Béjart Ballet Lausanne (BBL).

Dans une entrevue qu'il accordait l'année dernière au Devoir à l'occasion d'un hommage qui lui était rendu à la Place des Arts, le chorégraphe expliquait, sans honte aucune, que sa très abondante production — plus de 250 chorégraphies en 50 ans de carrière — contenait à la fois «beaucoup de déchets» et beaucoup de chefs-d'oeuvre. Mais il reste que bon nombre de ses pièces ont franchi les murs que dresse d'ordinaire le temps qui passe, dont son célèbre Sacre du printemps et son Boléro de Ravel, interprété par Jorge Donn notamment dans Les Uns et les Autres, de Claude Lelouch.

Travailleur boulimique, Maurice Béjart continuait à 80 ans de créer, malgré des ennuis de santé chroniques qui le contraignaient à se déplacer dans un fauteuil roulant. «Quand on aime quelque chose, plus on le voit, plus on l'aime. À 80 ans, j'aime la danse encore plus qu'avant.»

Pour son 80e et dernier anniversaire, Maurice Béjart avait créé à Lausanne une «vie du danseur, racontée par Zig et Puce», les personnages de bande dessinée créés par Alain Saint-Ogan en 1925. Cette mise en scène originale offrait un retour sur ses principales créations en forme de «méli-mélo» malicieux. C'est «un mélange qui m'amuse. J'ai envie de me ficher de la figure de ce monsieur — moi — qui, après toutes ces années, monte encore des spectacles», confiait-il.

Fils d'un philosophe

Né le 1er janvier 1927 à Marseille, Maurice Berger devait plus tard adopter, en hommage à Molière, le nom de famille de l'épouse de celui-ci, Armande Béjart. Gaston Berger, père de Maurice, est à la fois un industriel, un philosophe et un administrateur scolaire qui tentera de réaliser une réforme de l'université française.

Son célèbre fils, adepte de Nietzsche, fera une licence de philosophie mais abandonnera les études supérieures pour se consacrer tout entier à la danse, découverte à l'âge de 14 ans sur les conseils de son médecin pour «fortifier son corps malingre».

Après une formation classique à Londres et à Paris, il crée un premier ballet à Stockholm, puis une chorégraphie en 1952 pour un film suédois, L'Oiseau de feu, dont il est le premier interprète.

Béjart dénonce très tôt un art de la danse qui serait «coupé des masses». Il développe ses propres perspectives et innove en 1955 avec Symphonie pour un homme seul, sur la musique d'avant-garde de Pierre Henry et de Pierre Schaeffer. «On m'avait dit: "Vous allez faire fuir les gens"», se souvenait-il... Ce ne sera pas le cas, bien au contraire: le public et la presse le couvrent d'honneurs.

Au début des années 70, Maurice Béjart s'intéresse notamment à l'univers de la danse persane. Son travail est acclamé sous la monarchie iranienne. Sur le plan spirituel, Béjart se rapproche alors de l'islam.

«Son écriture, à la fois classique et très expressive, avec un jeu de bras musclé, fait en vérité feu de toutes les influences», rappelait hier le quotidien Le Monde: traditions indienne, africaine, turque... De Cioran à Saint-Exupéry en passant par Nietzsche et Goethe, Béjart apprécie les textes classiques. Il puise aussi dans le théâtre, la philosophie et la psychanalyse pour abreuver son oeuvre. La musique chez Béjart? Beaucoup d'oeuvres de Wagner, de Bach et de Berlioz, ainsi que de la musique populaire, dont U2 et Queen. Jacques Brel et son amie Barbara figurent aussi au nombre des voix qu'il utilise.

En 1987, au terme d'un conflit, Béjart dissout le Ballet du XXe siècle et lance sa dernière compagnie à Lausanne, le Béjart Ballet Lausanne, qui accueille au sein d'une compagnie et d'une école des danseurs de toutes les nationalités, dans une perspective où la danse est la plupart du temps liée à des thèmes universels. Le Béjart Ballet Lausanne est le dernier avatar d'une troupe née à Paris en 1954 avant d'émigrer pendant 27 ans à Bruxelles, où l'ensemble avait pris la forme du Ballet du XXe siècle.

Maurice Béjart a façonné les talents de plusieurs grands danseurs de la nouvelle scène, dont Anne Teresa De Keersmaeker, Maguy Marin et Michèle Noiret. «C'est l'interprète qui est le plus important et c'est grâce aux différents interprètes que j'ai eu une évolution», expliquait-il en avril dernier au Devoir.

À la fin de sa vie, ses créations s'avèrent très ambitieuses, frôlant à l'occasion la démesure, comme dans Ring um den Ring (1990) ou Mutation X (1998). En 2002, il avait créé un hommage au cinéaste Fellini dans Ciao Federico (2003) puis, dans un retour à des préoccupations anciennes, Zarathoustra (2006). On peut voir plusieurs extraits de ses chorégraphies mis en ligne sur YouTube.

Coup de fatigue

Béjart disait ne pas craindre la mort, car «elle est une certitude». «Je crois que l'on meurt toujours à temps. [...] Le temps est compté différemment pour chacun, mais on meurt à temps.»

L'artiste, en très mauvaise santé depuis plusieurs années, avait été hospitalisé la semaine dernière afin de suivre un traitement cardiaque et rénal qui devait durer plusieurs semaines. Il avait déjà été admis à l'hôpital le mois précédent, officiellement pour se remettre d'un «coup de fatigue». Il souffrait en fait de problèmes cardiaques et rénaux.

Malgré une santé chancelante, le créateur a suivi quotidiennement jusqu'à son hospitalisation les activités de sa dernière compagnie. Il observait en particulier l'avancement du Tour du monde en 80 minutes, dont la présentation était annoncée pour le 20 décembre à Lausanne en première mondiale. Le spectacle devait ensuite partir à Paris en février 2008, puis en tournée mondiale.

Avec des mises en scène parfois extravagantes, Maurice Béjart a su emporter l'adhésion du public et l'a familiarisé, non sans mal parfois, à la danse contemporaine ainsi qu'à la musique concrète.

***

Avec l'Agence France-Presse






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • hekpazo jacqueline
    Inscrite
    vendredi 23 novembre 2007 12h58
    Mudra Afrique
    « Mudra Afrique,créée par Maurice Béjart et soutenue par Léopold Sédar Senghor,était dirigée entre 1977 et 1982 par Germaine Acogny,accompagnée par le "maître-tambour" Doudou Ndiaye Rose:tout un patrimoine toujours bien vivant!

    Jacqueline Hekpazo »

  • Marie Lauzier
    Inscrite
    vendredi 23 novembre 2007 15h48
    Béjart, musulman homosexuel
    « «Béjart se rapproche alors de l'islam.» C'est ce qu'on lit dans cet article. Pourtant, il s'est bel et bien CONVERTI à l'Islam en 1973 et le restera jusqu'à sa mort. Il pratiquait le soufisme.

    Quiconque a vu Béjart sur scène une fois dans sa vie en gardera un souvenir éternel. J'ai eu cette chance et quelque chose en moi n'a plus jamais été pareil. »

  • Claude Coulombe
    Abonné
    vendredi 23 novembre 2007 16h01
    Béjart au rang des immortels!
    « Béjart vivra toujours par ses oeuvres qui sont immortelles!

    Il nous lègue une oeuvre inégale mais dont l'abondance ne trahit pas le génie. Certains de ses ballets sont d'authentiques chefs-d'oeuvre comme son fabuleux Sacre du printemps ou Son boléro.

    Il est important de souligner que la venue du ballet du XXe siècle de Béjart à l'Expo 67 a marqué un tournant dans l'éveil des Québécois à l'art de la danse.

    Merci Béjart!

    Claude Coulombe
    Montréal »

  • France Lafontaine
    Abonné
    vendredi 23 novembre 2007 16h20
    Spouvenirs
    « Quel grand et magnifique chorégraphe !
    Qui mettra en DVD ses chorégraphies extraordinaires comme Messe pour un temps présent, Éros- Thanatos et autres grands succès ????
    Il nous a fait aimer la danse passionnément...

    France »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
4 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres

Articles les plus commentés

Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009