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    Affaire de sous et de symboles

    Odile Tremblay
    25 avril 2015 |Odile Tremblay | Cirque | Chroniques
    Le cœur de Guy Laliberté n’y était plus. Surtout après le creux des dernières années.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le cœur de Guy Laliberté n’y était plus. Surtout après le creux des dernières années.

    Cette semaine, le Cirque du Soleil est passé de « fleuron québécois » à « fleuron de l’ADN québécois », si je comprends bien les sinuosités verbales de son futur président du conseil d’administration, le financier montréalais Mitch Garber.

     

    En bref, il garderait son troufignon d’âme québécoise, tout compris dans la cellule souche. Également son siège social — selon le bon vouloir des nouveaux patrons —, ses forces créatives et ses employés — du moins ceux qui restent… Pour l’instant. Après, qui sait ? Une chute de trapèze est si vite arrivée…

     

    Daniel Lamarre, le président-directeur général du Cirque du Soleil, caresse pour lui des projets de développement roulant sur plusieurs années. On ne doute pas de sa bonne volonté. Pas plus qu’on ne reproche à Guy Laliberté de vendre les grosses parts de son entreprise à des étrangers, quand personne ici n’a pu ou voulu en reprendre les rênes.

     

    Le coeur de Laliberté n’y était plus. D’autant moins après le creux des dernières années. Plusieurs spectacles avaient piqué du nez, sans compter les mises à pied. Déprimant !

     

    Boum ! C’est fait. Avec 60 % des parts, le groupe financier américain TPG Capital tient le gros bout du bâton, avec sa contrepartie chinoise Fosun (20 %). Reste à Guy Laliberté un maigre 10 %. Tout comme à la Caisse de dépôt et développement du Québec. Que jonglent les billes ailleurs.

     

    On comprend avec la petite mine. Les symboles brillent plus fort que les transactions financières, et c’est par nos symboles que le bât blesse.

     

    Que voulez-vous ? Les Québécois ont besoin d’avoir des champions dans l’arène mondiale, prouvant que, s’ils le voulaient, eux aussi… Chus capable, chus capable, regardez-les ! Le Cirque du Soleil, c’était ça : une Céline démultipliée, montrant à Las Vegas et au reste de la planète de quel bois on se chauffe. Non mais ! Appelons ça une soif éperdue de reconnaissance collective. Ces ambassadeurs de la success story doivent porter leur peuple, recevoir à l’occasion ses coups jaloux. Effet secondaire.

     

    Car les Québécois adorent aussi déboulonner leurs statues dorées. Rire du nez de clown de Guy Laliberté lors de son équipée dans l’espace aida le petit à se défouler face au milliardaire sorti de ses rangs. Déplorer son départ à la tête de l’empire, c’est perdre une partie de la gloire partagée. Ainsi va la vie !

     

    La Chine, toutes voiles dehors !

     

    La vente du Cirque du Soleil en dit long sur le peuple québécois, comme sur les mutations dans l’industrie planétaire des marchands de rêve.

     

    La compagnie sur laquelle le soleil ne se couchera plus jamais a des visées sur la Chine. Pas étonnant, remarquez ! C’est le plus gros marché du monde (1,4 milliard d’habitants, ça fait saliver), avec un pouvoir d’achat émergent, inédit là-bas pour le pékin lambda.

     

    Tout un changement ! Dans l’ancien empire du Milieu aux racines millénaires, puis sous Mao comme sous l’après-Mao, seule une fraction de privilégiés pouvait s’offrir le luxe du divertissement, du loisir, pendant que le peuple trimait et suait sous le fardeau.

     

    Or, sursaut capitaliste aidant, voici qu’une nouvelle classe a émergé, peuplée d’enfants rois et uniques qui achètent des bagnoles polluantes comme tout un chacun et veulent s’amuser le soir à coups de yuans sonnants et trébuchants.

     

    Ça vaut pour bien des arts. Le cinéma français mandate ses plus fins mandarins culturels dans l’espoir d’atteindre ne serait-ce qu’une fraction de ce marché gigantesque où les salles obscures poussent comme des champignons.

     

    Les recettes aux guichets chinois viennent d’y dépasser en février celles des États-Unis. Pensez donc ! Alors, Hollywood fait des bassesses pour voir ses films adoubés par le comité de censure, quitte à modifier les ingrédients de ses recettes et à expédier ses stars à Shanghai et à Pékin pour jurer, main sur le coeur, qu’elles chérissent plus que tout le canard laqué et les toits en pagode. Money talks.

     

    Le géant asiatique favorise ses productions audiovisuelles maison, à coups de lourds quotas. Reste 30 % de la gigantesque tarte à se partager entre les gloutons de la planète. L’Hexagone profite d’ententes de coproduction avec la Chine depuis 2010. Les studios américains concluent leurs propres partenariats, histoire de contourner cette fâcheuse histoire de quotas, épine dans leur flanc.

     

    Et puis, et puis… Là où les salles obscures en Occident se vident à peu près partout au profit des nouvelles plateformes, là où des spectacles vivants comme ceux du Cirque du Soleil s’essoufflent et cherchent des formules pour reconquérir leurs marchés consacrés, la Chine enfante un nouveau public pas désabusé pour deux sous qui se découvre un soudain pouvoir d’achat. C’est pas le pactole, ça ?

     

    On me dira qu’en matière de cirque, la Chine s’appuie sur sa propre tradition millénaire et n’a que faire des tours de piste d’autrui. Mais on est toujours l’exotique de quelqu’un.

     

    Et puis, devenir en partie chinois, sous la bride du groupe Fosun, à l’instar du Cirque du Soleil, lèvera les barrières économiques des quotas, comme l’industrie du cinéma l’a si bien démontré.

     

    Sans compter qu’une des forces du Cirque du Soleil fut justement, dès ses débuts, d’y puiser de nombreuses influences en recrutant en terre chinoise acrobates, contorsionnistes, gracieuses jongleuses aux assiettes tournantes à bout de perches et autres dragons à feu doux, pour en faire les vedettes de ses écuries.

     

    En devenant un de ses actionnaires, le groupe chinois Fosun se base aussi sur des affinités réelles avec la compagnie fondée par Guy Laliberté. D’où des possibilités accrues d’expansion sur un territoire qui ne déteste pas retrouver certains de ses repères dans les divertissements concoctés par ces diables d’étrangers.

     

    Fleuron québécois, le Cirque du Soleil a été aussi, ironie du sort, son entreprise artistique la plus « mondialisée » par son essence même. Son fameux ADN québécois, dont parle Mitch Garber, est un tissu de métissages. Et pourquoi pas ?

     

    S’ils pensent en termes de gros sous, les Québécois peuvent essuyer leurs larmes. Après tout, une conquête de la Chine garnirait leur bas de laine, puisque la Caisse de dépôt, grand argentier national, possède désormais 10 % des parts de l’empire du divertissement. Sauf que les symboles — et c’est bon signe — se rient parfois des bas intérêts. Et le fait de ne plus pouvoir plastronner en relevant le menton devant l’étranger — « Mais le Cirque du Soleil, c’est à nous ! » — a de quoi vous mettre en berne le fleurdelisé pour des lunes encore, tout chauvinisme dehors, en regardant de travers l’aigle américain et le dragon chinois. Pillards de fleurons, allez !













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