Le soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz et le cinéma - Montrer l'indicible
En ce soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz, le débat fait plus que jamais rage en Europe sur la pertinence de représenter des images de l'Holocauste, de Hitler, des camps. Quoi montrer et sous quelle forme? Aux générations montantes, il faut souvent enseigner le b.a.-ba de cette plaie béante du XXe siècle. Oui, mais comment?
En France, depuis le début de la semaine, entre fiction et documentaire, au cinéma mais aussi à la télévision, des oeuvres récentes et anciennes abordent de front ou de profil les dérives du IIIe Reich.
Or, en 60 ans, les images ont changé, les messages lancés aussi. Dès 1940, le visionnaire Charlie Chaplin s'était pourtant moqué du Führer en jouant son rôle dans Le Dictateur pour se dédoubler aussi en Juif persécuté. Le film fut longtemps interdit en Allemagne. Faut-il s'en étonner?
C'est seulement en 1955, dix ans après la libération d'Auschwitz, qu'Alain Resnais, à travers son immortel documentaire Nuit et Brouillard, montra l'atrocité des camps nazis, toutes victimes logées à la même enseigne morbide... sans mentionner le mot «juif».
Lundi dernier à la télé de France 3 était projeté durant neuf heures et demie le Shoah de Claude Lanzmann, enquête patiente et méthodique sur la mécanique de l'Holocauste, réalisée en 1985, qui donne toujours froid dans le dos.
Fin avril, toujours sur France 3, à travers le documentaire Les Survivants, Patrick Rotman analysera l'évolution des images du génocide. Ce cinéaste considère Shoah comme une oeuvre charnière. Dans Le Monde, il expliquait cette semaine pourquoi: «Alors que le film d'Alain Resnais ne traitait pas du tout du génocide, le film de Lanzmann, lui, ne parle que de ça. Il est totalement axé [...] sur la machine de mise à mort des Juifs d'Europe. Au point qu'on a trop tendance, aujourd'hui, à assimiler la déportation au génocide.»
Patrick Rotman ne s'érige pas contre les oeuvres de fiction entourant l'Holocauste, plutôt contre le mélange des genres, fiction-documentaire, qui brouille les repères. Il soulève le danger de toute représentation globalisante, appelle à la mise en images de cas particuliers.
Du Pianiste de Polanski à La Liste de Schindler de Spielberg en passant par l'étonnante comédie de Roberto Benigni La vita è bella, sans compter les autres, l'innommable ne cesse d'alimenter le cinéma de fiction sans jamais vider le sujet.
À Paris, les gens font la file pour voir au cinéma La Chute d'Olivier Hirschbiegel, derniers spasmes du Führer et de ses courtisans dans le bunker de Berlin. Triomphe en Allemagne (plus de 4,5 millions de spectateurs), succès en France (près de 400 000 entrées), le film divise l'opinion publique. Peut-on montrer le Hitler des derniers jours sous un jour quasi sympathique?
Claude Lanzmann et une bonne partie de la gauche à cette question répondent en substance: «Non! C'est faire injure aux victimes de l'Holocauste que de prêter des sentiments à la bête immonde.» Raisonnement qui, à la réflexion, paraît bien commode. En repoussant Hitler hors du cercle de l'humanité, on oublie que le mal sévit dans le coeur de l'homme, où il faut le débusquer. Le Hitler de La Chute, monstre humain, brillamment interprété par Bruno Ganz, paraît d'autant plus terrifiant qu'il n'est pas que monstrueux...
La Chute (qui sera distribué au Québec ce printemps) est adapté du documentaire La Secrétaire d'Hitler, d'André Heller, qui recueillait en 2002 le témoignage de Traudle Junge, l'ancienne secrétaire du Führer. Condamnée par un cancer après avoir écrit des mémoires, celle-ci raconta devant la caméra à l'âge de 81 ans les derniers jours du Reich avant d'expirer la veille de la première du documentaire au Festival de Berlin. La Chute, qui représentera l'Allemagne aux Oscars, très fidèle aux propos de la secrétaire, n'est pas une oeuvre de style.
Rien à voir avec le remarquable Moloch, du Russe Alexandre Sokourov. En 1999, la beauté des images y contrastait avec l'horreur des propos et du contexte: Hitler et ses proches dans leur nid d'aigle reprenaient (d'après d'authentiques enregistrements) leurs conversations démentielles.
Mais le cinéma possède ses limites, et les mots aussi, d'ailleurs. Indicible, l'horreur du IIIe Reich? «Le film n'est pas le meilleur instrument pour rendre compte d'un système, répond Patrick Rotman. On ne fait pas une thèse historique avec un film.»
En France, depuis le début de la semaine, entre fiction et documentaire, au cinéma mais aussi à la télévision, des oeuvres récentes et anciennes abordent de front ou de profil les dérives du IIIe Reich.
Or, en 60 ans, les images ont changé, les messages lancés aussi. Dès 1940, le visionnaire Charlie Chaplin s'était pourtant moqué du Führer en jouant son rôle dans Le Dictateur pour se dédoubler aussi en Juif persécuté. Le film fut longtemps interdit en Allemagne. Faut-il s'en étonner?
C'est seulement en 1955, dix ans après la libération d'Auschwitz, qu'Alain Resnais, à travers son immortel documentaire Nuit et Brouillard, montra l'atrocité des camps nazis, toutes victimes logées à la même enseigne morbide... sans mentionner le mot «juif».
Lundi dernier à la télé de France 3 était projeté durant neuf heures et demie le Shoah de Claude Lanzmann, enquête patiente et méthodique sur la mécanique de l'Holocauste, réalisée en 1985, qui donne toujours froid dans le dos.
Fin avril, toujours sur France 3, à travers le documentaire Les Survivants, Patrick Rotman analysera l'évolution des images du génocide. Ce cinéaste considère Shoah comme une oeuvre charnière. Dans Le Monde, il expliquait cette semaine pourquoi: «Alors que le film d'Alain Resnais ne traitait pas du tout du génocide, le film de Lanzmann, lui, ne parle que de ça. Il est totalement axé [...] sur la machine de mise à mort des Juifs d'Europe. Au point qu'on a trop tendance, aujourd'hui, à assimiler la déportation au génocide.»
Patrick Rotman ne s'érige pas contre les oeuvres de fiction entourant l'Holocauste, plutôt contre le mélange des genres, fiction-documentaire, qui brouille les repères. Il soulève le danger de toute représentation globalisante, appelle à la mise en images de cas particuliers.
Du Pianiste de Polanski à La Liste de Schindler de Spielberg en passant par l'étonnante comédie de Roberto Benigni La vita è bella, sans compter les autres, l'innommable ne cesse d'alimenter le cinéma de fiction sans jamais vider le sujet.
À Paris, les gens font la file pour voir au cinéma La Chute d'Olivier Hirschbiegel, derniers spasmes du Führer et de ses courtisans dans le bunker de Berlin. Triomphe en Allemagne (plus de 4,5 millions de spectateurs), succès en France (près de 400 000 entrées), le film divise l'opinion publique. Peut-on montrer le Hitler des derniers jours sous un jour quasi sympathique?
Claude Lanzmann et une bonne partie de la gauche à cette question répondent en substance: «Non! C'est faire injure aux victimes de l'Holocauste que de prêter des sentiments à la bête immonde.» Raisonnement qui, à la réflexion, paraît bien commode. En repoussant Hitler hors du cercle de l'humanité, on oublie que le mal sévit dans le coeur de l'homme, où il faut le débusquer. Le Hitler de La Chute, monstre humain, brillamment interprété par Bruno Ganz, paraît d'autant plus terrifiant qu'il n'est pas que monstrueux...
La Chute (qui sera distribué au Québec ce printemps) est adapté du documentaire La Secrétaire d'Hitler, d'André Heller, qui recueillait en 2002 le témoignage de Traudle Junge, l'ancienne secrétaire du Führer. Condamnée par un cancer après avoir écrit des mémoires, celle-ci raconta devant la caméra à l'âge de 81 ans les derniers jours du Reich avant d'expirer la veille de la première du documentaire au Festival de Berlin. La Chute, qui représentera l'Allemagne aux Oscars, très fidèle aux propos de la secrétaire, n'est pas une oeuvre de style.
Rien à voir avec le remarquable Moloch, du Russe Alexandre Sokourov. En 1999, la beauté des images y contrastait avec l'horreur des propos et du contexte: Hitler et ses proches dans leur nid d'aigle reprenaient (d'après d'authentiques enregistrements) leurs conversations démentielles.
Mais le cinéma possède ses limites, et les mots aussi, d'ailleurs. Indicible, l'horreur du IIIe Reich? «Le film n'est pas le meilleur instrument pour rendre compte d'un système, répond Patrick Rotman. On ne fait pas une thèse historique avec un film.»
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