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De Godzilla à la romance grand public

Fabien Deglise   8 juillet 2004  Cinéma
Ju-on: The Grudge, de Takashi Shimizu, ouvre ce soir le festival Fantasia. Source: Source: Festival Fantasia
Ju-on: The Grudge, de Takashi Shimizu, ouvre ce soir le festival Fantasia. Source: Source: Festival Fantasia
Pourquoi les personnages des dessins animés asiatiques ont-ils toujours — ou presque — des visages de Caucasiens? Même s'ils parlent le coréen couramment? Pourquoi le prince d'Euphor fait-il deux demi-tours sur son siège au moment de changer de poste de pilotage dans Goldorak? Pourquoi aussi, dans les films d'horreur, les groupes de jeunes se séparent-ils dans la forêt quand la tension monte? Et pourquoi les acteurs des productions vietnamiennes donnent-ils bien souvent l'impression d'être doublés dans leur propre langue?

Les questions sont fondamentales. Et encore une fois, le festival Fantasia, qui prend son envol ce soir à Montréal, risque de les attiser. Sans vraiment aider à mettre le doigt sur un début de réponse à ces interrogations qui taraudent.

La vie est ainsi faite. Le mystère des films de genre, qui font la renommée de Fantasia depuis son apparition sur la scène culturelle montréalaise en 1996, devrait donc rester entier. Mû cette année par une programmation impressionnante et décalée de plus de 100 films et courts métrages provenant des quatre coins du globe.

Les amateurs d'exotisme, de cinéma à la personnalité forte, de «fiiimes de monsses» — dixit Rock & Belles Oreilles —, de dessins animés un brin surannés ou de surréalisme mystico-psychologico-terrifiant japonais en format 35 mm s'en lèchent déjà les babines. Tout comme Mitch Davis, l'homme derrière la sélection d'une bonne proportion des films à l'affiche qui, à compter de ce soir, vont illuminer pendant 25 jours d'affilée les écrans blancs du théâtre Hall et de la salle J. A. De Sève de l'université Concordia, où cette grande messe du hors-norme a élu domicile depuis la rénovation du cinéma Impérial.

«Cette huitième édition va être tout simplement incroyable», lance le directeur de la programmation internationale — c'est son titre officiel — tout en replaçant sa longue mèche de cheveux derrière son épaule.

Rencontré à deux jours du début des festivités, le jeune homme à l'allure d'éternel adolescent un tantinet hyperactif était aux anges. Fier aussi de présenter les prouesses de son équipe de dénicheurs de perles rares, qui risque de combler le goût du neuf, du différent, de l'épouvante et même de la romance des quelque 70 000 festivaliers attendus encore cette année.

Premières dans le ton

La soirée d'ouverture devrait d'ailleurs donner le ton avec deux premières — première canadienne et première montréalaise: Wonderful Days, un époustouflant film d'animation sud-coréen, et Ju-On: The Grudge, film de peur du réalisateur nippon Takashi Shimizu.

Escale numéro 1: l'an 2142 et un monde dévasté par une catastrophe écologique où une poignée de privilégiés vit dans le luxe sur le dos des rejetés du système, condamnés, eux, à survivre dans un environnement sombre, froid et pollué. Jusqu'à ce qu'un rebelle vienne mettre son grain de sel dans l'engrenage de l'injustice et un peu de lumière dans les yeux d'une ravissante gardienne de ce statu quo.

À l'arrêt suivant, les esprits d'un enfant et d'un chat viendront hanter une maison de banlieue près de Tokyo dans un drame infernal avivé par une employée des services sociaux et livré aux adeptes du frisson sur pellicule par un montage chaotique. Le tout sur fond d'un triple meurtre, d'insalubrité domestique et de musique prévisible mais dérangeante qui rythment chaque déplacement près de la porte d'un étrange placard.

«Ce sont des pièces importantes de cette programmation, lance M. Davis tout en jouant avec l'énorme bague en forme de tête d'oiseau qui habille son index gauche. Les gens qui viennent à Fantasia veulent découvrir des films originaux, des scénarios surprenants et provocants, des ambiances atypiques mais aussi des créations qui se démarquent au milieu des films commerciaux qui inondent le marché depuis des années.»

La ligne directrice a le mérite d'être claire. Contrairement au menu offert cette année, qui se promène de nouveau entre film d'action japonais à la sauce jeu vidéo (Azumi du réalisateur Ryhuhei Kitamura), création nippone débridée et déjantée (Gozu — l'histoire d'un yakusa psychologiquement instable — de Takashi Miike) et romance grand public (que Gate to Heaven, de l'Allemand Veit Helmer, vient ancrer dans un aéroport où des personnages bigarrés cherchent la voie de la liberté et celle de l'amour).

Au milieu de cette ratatouille, Godzilla, la bête infernale, fait de nouveau un retour en force sur les deux écrans du festival. L'habitué des lieux y écrasera quelques ponts et immeubles dans la version originale japonaise de Godzilla, signée en 1954 par Ishiro Honda, dans Godzilla Against Mechagozilla (2002) et Godzilla Tokyo SOS (2003) de Masaki Tezuka. Qu'on se le dise!

Au-dessus de lui, Actarus, prince d'Euphor, va faire virevolter son magnifique robot de l'espace, Goldorak, pour le plus grand bonheur des «adulescents», nostalgiques de cette série-culte japonaise de la fin des années 70, qui devront toutefois se contenter de cinq épisodes seulement à se mettre sous la dent. N'empêche, le professeur Procyon y sera toujours aussi solennel, Alcor aussi immodéré et Minos, avec son méchant compagnon Hydargos, toujours aussi malhabile à se débarrasser du héros à l'aide de leurs Goloth et autres Antérak.

«Ce sont des incontournables dans ce festival, dit Mitch Davis. C'est amusant et ça constitue notre volet plus familial.»

La Thaïlande à l'honneur

Les «pas-de-famille», eux, y trouveront aussi leur compte avec un Fantasia cuvée 2004 qui réserve également une place de choix au cinéma thaïlandais, «force cinématographique émergente qui va certainement s'imposer dans les prochaines années», lance-t-il. Une des ambassadrices de ce septième art à la mode royaume de Siam se nomme d'ailleurs Buppah Rahtree — Chermanrn Poonyasak de son vrai nom —, jolie et introvertie jeune fille à l'âme écorchée qu'un Casanova de bas étage vient, dans Buppah Rahtree (2004), abîmer davantage dans ce suspense surnaturel et romantique à la fois.

Pour se détendre entre film d'horreur et tragédie érotico-subversive, l'aficionados va pouvoir sombrer dans l'univers de la bande dessinée portée à l'écran. La chose est dans l'air du temps. Quant au programme, il rassemble les oeuvres de Moebius (Arzak Rhapsody, Blueberry), d'Hugo Pratt (Corto Maltese, la cour secrète des arcanes) ou encore d'Enki Bilal (Immortel), ainsi qu'une ribambelle de manga — ces bédés japonaises que les adolescents d'ici dévorent pour les formes inspirantes des héroïnes — cristallisés entre autres dans Dead Leaves (2004), d'Hiroyuki Imaishi, ou encore dans Ghost in the Shell (2002), du réalisateur Kenji Kamiyama.

La liste d'épicerie est interminable, preuve selon le directeur de la programmation du franc succès remporté par ce festival dont la renommée dépasse désormais les frontières du Québec. «Aujourd'hui, ce sont les réalisateurs qui nous proposent leur film, dit-il. Le bouche à oreille fonctionne très bien. Quand l'un d'eux vient à Montréal, à son retour en Corée, au Japon ou à Hong Kong il en parle à ses amis réalisateurs, qui nous soumettent alors leur propre oeuvre. Forcément, ça élargit le bassin dans lequel on peut puiser et ça permet à Fantasia de présenter des choses inédites.»

Le succès de l'événement — une idée qui a germé dans la tête de Pierre Corbeil, ex-propriétaire d'un club vidéo sur la Rive-Sud dédié aux films dits de genre — vient aussi avec son lot de paradoxes. Dont un dont l'équipe de programmation se passerait bien, avoue Mitch Davis: «Aujourd'hui, il est plus facile d'obtenir un film thaïlandais qu'un film canadien ou nord-américain. Les distributeurs d'ici sont parfois durs avec nous, pour des raisons commerciales ou à cause d'ententes avec d'autres festivals.» Et ce, malgré les foules que Fantasia arrive à déplacer année après année.

Les adeptes du film exotique qui provoque, dérange ou distrait, eux, ne peuvent que s'en réjouir. L'absence des uns laissant en effet la place à d'autres.

Dans l'espace laissé vacant par des titres et des réalisateurs que M. Davis se garde bien de montrer du doigt, The Uninvited, de Lee Soo-yeon — le coup de coeur du programmateur —, semble d'ailleurs voué au succès avec ses images troublantes sur lesquelles un homme sur le point de se marier évolue dans un univers paranormal hanté par le souvenir de deux jeunes filles empoisonnées dans le métro de Tokyo.

Ailleurs, la maison de l'écrivain vietnamien Loc, dans Oan Hôn (Les Esprits, en français), de Victor Su, est tout aussi habitée par des forces surnaturelles qui viennent bouleverser le sens de sa vie. Et celle d'une jolie étudiante en psychiatrie nommée Linh.

Dans cette oeuvre, les secrets sont lourds, le budget visiblement minime, les acteurs étonnants et la chute de ce drame psychologique — qui flirte parfois avec la propagande anti-avortement —, inattendue. Prouvant au passage que le Viêt-nam, représenté pour la première fois à Fantasia, s'il est un pays producteur de riz et de sourires à la chaîne, peut aussi mettre sur l'échiquier culturel mondial des pièces cinématographiques remarquables en forme de bouffée d'air frais dans l'univers filmique du moment.






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