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Festival de Cannes - L'invitation au voyage

Odile Tremblay   20 mai 2004  Cinéma
Tony Gatlif (au centre), le cinéaste français, présente Exils, qui donne la vedette à Lubna Azabal et Romain Duris. On y suit le périple d’un jeune couple sur les traces du passé des parents.
Photo : Agence Reuters
Tony Gatlif (au centre), le cinéaste français, présente Exils, qui donne la vedette à Lubna Azabal et Romain Duris. On y suit le périple d’un jeune couple sur les traces du passé des parents.
Cannes — Si un thème a été beaucoup exploité, en littérature comme au cinéma, c'est bien celui du voyage qui transforme en profondeur les amants de la route. Explorer la planète invite à combattre ses propres dragons, comme dans les contes, avec une mutation intérieure au bout du trajet.

Dans les road-movies initiatiques, l'hypnose des paysages joue en arrière-plan, traversée par les éclairs des rencontres de passage et des dangers encourus.

Le Festival de Cannes nous a fait voyager hier, par écran de cinéma interposé, sur des continents différents à travers Carnets de voyage de Walter Salles et Exils de Tony Gatlif, tous deux présentés en compétition.

Le Brésilien Walter Salles nous avait donné en 1998 l'extraordinaire Central do Brasil, mettant en scène une vieille dame et un enfant dans un monde de cruauté et de beauté. Ce film avait reçu un tas de prix, dont l'Ours d'or de Berlin. Mais en 2001, le réalisateur avait déçu ses fans avec une oeuvre de compromis, Avril brisé, dans laquelle il égarait sa griffe.

Il y a deux ans, Salles avait siégé au jury de Cannes sous la présidence de David Lynch. L'échec de son dernier film lui avait fait perdre le goût de tourner, mais au contact des autres cinéastes, en voyant des films remarquables, il a décidé de ne plus s'aventurer sur des voies commerciales pour ne réaliser désormais que des oeuvres qui lui tenaient à coeur. Son chemin de Damas est passé par la Croisette.

Il revient donc avec Carnets de voyage (Diários de motocicleta), adapté d'un ouvrage d'Ernesto Guevara. En 1952, étudiant en médecine âgé de 24 ans, celui qui n'était pas encore le Che avait entrepris avec son compagnon Alberto Granado un grand voyage à travers l'Amérique latine, traversant l'Argentine, le Chili et le Pérou sur une vieille moto, puis à pied, en train, en bateau, etc.

C'est ce récit mêlé aux souvenirs d'Alberto Granado, toujours vivant, qui sert de base au scénario du film. L'acteur mexicain Gael García Bernal — aussi vedette de La Mala Educación d'Almodóvar, qui faisait l'ouverture du festival — incarne Guevara, et l'Argentin Rodrigo de la Serna, son compagnon de route.

La vocation du Che est née au cours de ce voyage. À travers une gradation qui va du léger au grave, l'itinéraire d'abord humoristique et ludique devient une découverte de la pauvreté et de l'injustice sociale par nos deux nomades. Gael García Bernal, important candidat au prix d'interprétation masculine, épouse avec sensibilité les contours encore flous du futur révolutionnaire alors que Rodrigo de la Sena rend la forte personnalité de son comparse. Le film est lumineux, mais il lui manque une force, une charge d'émotion, pour s'élever au-dessus de ses limites narratives. Et trop de scènes, semées là comme des éclaireuses, anticipent, sans avoir l'air d'y toucher, le destin futur du Che. Au passage, Carnets de voyage perd de sa spontanéité.

***

À propos de voyages, Tony Gatlif, le cinéaste français à qui on doit la trilogie gitane amorcée par Latcho Drom, nous en propose un à son tour. Exils, qui donne la vedette à Romain Duris et Lubna Azabal, suit le périple d'un jeune couple sur les traces du passé des parents. Lui est d'origine pied-noir, elle est née de parents arabes. Et les voilà qui traversent la France et l'Espagne afin de gagner l'Algérie, en quête de leurs racines.

Ce voyage est aussi une traversée des musiques locales dans la lignée des précédents films de Gatlif, mais en mode mineur par rapport à Latcho Drom, si inspiré. Rien à dire du côté de la distribution: l'intensité de Romain Duris, notamment, crève l'écran. Mais malgré quelques scènes drôles et piquantes, le voyage en Andalousie devient vite lassant. Seule la partie algérienne atteint sa densité, surtout à travers la scène de la danse d'exorcisme à l'interminable plan-séquence, qui transcende le film et métamorphose les personnages en prenant tout son sens de parcours initiatique.

***

Certains cinéastes sont tellement perfectionnistes et si insatisfaits des résultats atteints qu'ils peaufinent leur oeuvre par-delà la dernière limite. C'est le cas du Chinois Wong Kar Wai avec 2046. On avait pensé un temps voir le film à Cannes en 2003. Un an plus tard, il nous arrive précédé d'une rumeur de palme sans que personne ne l'ait vraiment vu. L'équipe du festival a dû se contenter de visionner une ébauche. De fait, certains plans du film étaient encore tournés ces jours derniers. La projection de ce 2046 s'en voit repoussée pour cause de retard dans l'acheminement de la copie. On devait le voir ce matin. C'est remis au soir. Les précieuses bobines viennent d'arriver et le sous-titrage se fait à la fine épouvante. In The Mood For Love, le précédent film lancinant et génial de Wong Kar Wai, avait été également livré à Cannes à minuit moins une. Clean, d'Olivier Assayas, prend sa place à l'agenda du festival.
 
 
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