«Manic»: leur vie, leur folie

Kalina Bertin va bien au-delà des constats larmoyants et des confidences déchirantes dans son documentaire.
Photo: EyeSteelFilm Kalina Bertin va bien au-delà des constats larmoyants et des confidences déchirantes dans son documentaire.

Les films de famille, qu’ils soient en super 8, en vidéo ou en numérique, apparaissent souvent d’une banalité confondante : enfants espiègles cherchant à attirer l’attention, parents comblés avec leur progéniture dans les bras, escapades sur une plage ensoleillée, etc.

 

Ces images abondent dans Manic, un documentaire poignant signé Kalina Bertin, mais elle les détourne d’une brillante façon, mettant en lumière les failles et les fêlures d’une fratrie marquée au fer rouge par le mensonge, la violence et la maladie mentale. Car dans son quotidien, elle constate à quel point son frère et sa soeur, qui vivent sous le même toit que leur mère, s’enfoncent un peu plus chaque jour dans des délires psychotiques, l’une s’imaginant en contact direct avec les anges, l’autre lançant des couteaux de cuisine pour le plaisir de la chose.

 

Leurs malheurs d’autrefois prendraient-ils leur source dans un passé pas si lointain, celui où George Patrick Dubie, leur père, dominait leur vie, même en son absence ? Son existence donnerait des complexes au héros de Catch Me If You Can : personnage aux identités multiples, géniteur d’au moins quinze enfants de cinq femmes différentes, âme dirigeante d’une secte dans les années 1970, manipulateur de première classe pour se constituer une impressionnante collection de maîtresses, et lui aussi d’une santé mentale fragile, bien que là encore, les théories s’embrouillent autour d’un diagnostic non équivoque.

 

L’héritage génétique, lui, est pourtant bien réel, selon Kalina Bertin, donnant à sa démarche cinématographique une approche thérapeutique, même si elle va bien au-delà des constats larmoyants et des confidences déchirantes. Non seulement elle questionne son entourage, souvent hostile devant sa curiosité légitime, mais elle part à la rencontre d’autres femmes qui ont partagé l’existence de son père et d’une de ses demi-soeurs dont le franc-parler témoigne de la profondeur de ses blessures.

 

Qu’elle soit à Hawaï, en Thaïlande ou à Montréal, tout ce que la cinéaste observe porte l’empreinte de cet homme qui sera pris dans les filets de la justice, mais non sans poursuivre un véritable carnage psychologique ; ses enfants, dont plusieurs ignorent son existence, ne seront pas épargnés. Ce fut d’ailleurs le cas pour Kalina Bertin, et ce, pendant plusieurs années, d’où cette recherche frénétique, caméra à l’épaule.

 

Née sur l’île de Montserrat, dans les Antilles, elle a eu une enfance qui semble idyllique, du moins à en juger par la mise en scène orchestrée par son père, qui n’a visiblement pas eu le temps d’effacer toutes ses archives visuelles. Car ici et là apparaissent de rares moments d’impatience entre ses parents, même si ces instants fugaces n’illustrent jamais l’ampleur du drame qui se cache derrière cette carte postale.

 

Manic possède les allures tout à la fois d’un journal intime, d’une chronique familiale, d’une radiographie psychologique et, surtout, d’une formidable enquête policière. D’un bout à l’autre, cette histoire exerce sur nous une grande fascination, chargée de tous ces mystères non résolus.

Manic

★★★★

Documentaire de Kalina Bertin. Québec, 2017, 84 minutes.