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    Entrevue

    L’humain derrière la satire dans «Moi, Tonya»

    30 décembre 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Dans sa structure, «Moi, Tonya» fonctionne comme «Prête à tout», de Gus Van Sant, qui, partant d’un fait divers, oscille également entre faux documentaire et parodie de docufiction.
    Photo: VVS Films Dans sa structure, «Moi, Tonya» fonctionne comme «Prête à tout», de Gus Van Sant, qui, partant d’un fait divers, oscille également entre faux documentaire et parodie de docufiction.

    C'était en 1994. Médias sérieux et journaux à potins n’en avaient que pour elle : Tonya Harding, championne américaine de patinage artistique en 1991 et médaillée d’argent aux Championnats du monde la même année. Une attention n’ayant toutefois rien à voir avec ses accomplissements sportifs, mais plutôt avec une attaque ourdie par son conjoint contre sa rivale Nancy Kerrigan. À l’affiche le 5 janvier, le film de Craig Gillespie Moi, Tonya revient sur l’affaire en posant sur celle-ci, et sur l’implication de Harding, un regard férocement satirique.

     

    Depuis son dévoilement au Festival international du film de Toronto cet automne, l’engouement autour de Moi, Tonya (I, Tonya) ne se dément pas. Margot Robbie, qui incarne une Tonya Harding pugnaceet curieusement attachante, et Allison Janney, qui compose un personnage de mère indigne inoubliable, sont toutes deux assurées d’une nomination aux Oscar.

     

    « Margot et Allison étaient déjà impliquées dans le projet lorsqu’on me l’a proposé », précise Craig Gillespie, réalisateur d’origine australienne qui, après des années de commandes hollywoodiennes peu mémorables telles Monsieur Woodcock (Mr. Woodcock) et Les heures de gloire (The Finest Hours), trouve dans cette production indépendante le meilleur film de sa carrière.

     

    « Quand je l’ai lu, le scénario de Steven Rogers m’a tout de suite excité parce que l’humour noir et le ton satirique y étaient déjà très bien développés. »

     

    Versions contradictoires

    Photo: Dia Dipasupil Agence France-Presse Sebastian Stan, Margot Robbie, le réalisateur Craig Gillespie et le scénariste Steven Rogers lors de la première du film à New York le 28 novembre

    Dans sa structure, Moi, Tonya fonctionne comme Prête à tout (To Die For), de Gus Van Sant, qui, partant d’un fait divers, oscille également entre faux documentaire et parodie de docufiction. Ainsi Gillespie reconstitue-t-il le parcours personnel et professionnel mouvementé de Tonya Harding en ponctuant l’action de témoignages à la caméra livrés par la patineuse déchue, sa mère, son ex-mari Jeff Gillooly (Sebastian Stan), son ancienne entraîneuse (Julianne Nicholson), etc.

     

    « Steven a bâti son scénario autour d’entrevues qu’il a réalisées pendant deux jours avec Tonya Harding, puis avec son ex. Ce qui l’a fasciné au point de devenir son angle d’approche, c’est ce constat que tous les deux, à ce jour, continuent de donner des versions des faits radicalement opposées. »

     

    Celle de Harding n’a pas changé depuis 1994. Celle de Gilloly, qui admit alors avoir orchestré l’agression avec son ami Shawn Eckhardt, a en revanche… évolué. Partant de la question « à qui profite le crime ? », l’étau se resserra rapidement sur tout ce beau monde, à l’époque. Or, c’est sur Harding seule qu’on braqua les projecteurs.

    C’est la première chose que m’a demandée Margot. Comment allais-je présenter la violence ? Ce devait être brutal ; il fallait que la violence soit soudaine et crue, qu’elle choque. Parce que c’est choquant. Et ça fournit une des principales clés pour comprendre Tonya Harding, sa dureté.
    Craig Gillespie

    Cela, en dépit de ce que, techniquement, elle n’eût rien fomenté ni perpétré : c’est à un chef d’entrave à la justice, qu’elle plaida coupable. La preuve de sa complicité dans le complot demeura circonstancielle. Et de fait, le film remet clairement en cause le traitement réservé à Harding par rapport à celui accordé à son ex, à son copain et à leurs sbires.

     

    À cet égard, l’ineptie avec laquelle l’attaque fut fomentée donne lieu à maints rires grinçants.

     

    Du grincement au malaise


    En l’occurrence, la violence est très présente dans le film, à commencer par celle que Tonya Harding vécut aux mains de Jeff Gillooly. Dans ces moments, le sourire se fige à mesure que croît l’inconfort.

     

    « C’est la première chose que m’a demandée Margot, se souvient Gillespie. Comment allais-je présenter la violence ? Ce devait être brutal ; il fallait que la violence soit soudaine et crue, qu’elle choque. Parce que c’est choquant. Et ça fournit une des principales clés pour comprendre Tonya Harding, sa dureté, le fait qu’elle est toujours sur la défensive. C’était semblable avec sa mère. Les deux personnes de qui elle a voulu être aimée l’ont battue. C’est là-dedans qu’elle est ancrée. Ç’aurait été malhonnête de ne pas le montrer. »

     

    S’il jette un éclairage inédit sur le scandale et critique la manière dont celui-ci fut couvert, le film n’épargne pas Tonya Harding pour autant. Au bout du compte toutefois, on sent un net parti pris envers elle.

     

    En 1994, le public eut tôt fait de se faire une idée, les médias lui ayant d’office servi une protagoniste vertueuse, Kerrigan, et une antagoniste monstrueuse, Harding, prêtes à consommer. Optant pour la voie subversive, Moi, Tonya offre une autre lecture de cette histoire.

     

    De conclure Craig Gillespie : « La ligne était mince. On ne voulait pas rire de ces gens, mais plutôt de l’absurdité de certains aspects et du côté tragicomique qui émane de tout ça des années après. Il y a aussi là-dessous une douleur bien réelle qu’on souhaitait évoquer. »

     

    Et qui a peut-être été occultée jusqu’ici.













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