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    Critique

    «Le jeu de Molly»: brouiller les cartes

    L’as dialoguiste Aaron Sorkin place tous ses jetons sur ses propres mots

    23 décembre 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Ancienne skieuse professionnelle, Molly Bloom (Jessica Chastain, qui rehausse l’ensemble de plusieurs crans) mit sur pied le salon de poker le plus exclusif au monde.
    Photo: Les Films Séville Ancienne skieuse professionnelle, Molly Bloom (Jessica Chastain, qui rehausse l’ensemble de plusieurs crans) mit sur pied le salon de poker le plus exclusif au monde.

    Selon que l’on préfère la littérature ou les journaux à potins, le nom Molly Bloom évoquera deux personnes bien distinctes : l’épouse du protagoniste d’Ulysses, de James Joyce, ou la « princesse du poker » qui fut accusée en 2013 de tenir un réseau illégal de maisons de jeux. C’est au destin — bien réel — de la seconde que s’intéresse Le jeu de Molly. Le film marque les débuts en tant que réalisateur d’Aaron Sorkin, qui n’est pas un nouveau venu pour autant.

     

    Depuis une vingtaine d’années, en effet, le nom d’Aaron Sorkin est l’un des plus connus des professionnels du cinéma, de la télévision et du théâtre. Scénariste et dramaturge incontournable, il s’est imposé en perfectionnant la technique narrative dite du « walking and talking », littéralement « parler en marchant ». Car chez Sorkin, on jase.

     

    De fait, tant ses scénarios pour le grand et les petits écrans que ses pièces reposent sur les dialogues, ceux-ci étant abondants et mitraillés. Il est aussi reconnu pour la force de ses monologues. On n’a qu’à penser à celui, final, du colonel Jessup dans Des hommes d’honneur (A Few Good Men) : « Vous ne sauriez qu’en faire, de la vérité ! »

     

    Fin connaisseur de la scène politique américaine, il a entre autres créé la série West Wing et écrit le scénario, brillant, du sous-estimé Le combat de Charlie Wilson (Charlie Wilson’s War), chant du cygne de Mike Nichols. En 2011, il a reçu l’Oscar du meilleur scénario adapté pour Le réseau social (Social Network) de David Fincher.

     

    Bref, Sorkin est une pointure. Son écriture est si affirmée qu’il arrive même que la réalisation et l’interprétation s’y subordonnent malgré elles. Partant de là, de cette forte signature, on ne s’étonne guère qu’il ait voulu passer à la mise en scène afin d’être encore plus en contrôle de la manière dont son texte sera filmé et livré.

     

    Ce n’était peut-être pas la meilleure des idées.

     

    Formidable Jessica Chastain

     

    Le jeu de Molly (Molly’s Game) relate, au moyen d’une temporalité plus ou moins morcelée, un cas classique d’ascension, de chute et de rédemption. Ancienne skieuse professionnelle, Molly Bloom (Jessica Chastain, qui rehausse l’ensemble de plusieurs crans) se retrouva sans le sou et sans but à la suite d’une blessure au dos. Qu’à cela ne tienne : dotée d’une volonté de fer et d’une intelligence supérieure, elle mit sur pied le salon de poker le plus exclusif au monde. Magnats, stars et, hélas pour elle, mafieux russes s’y disputaient une (très) lucrative place.

     

    Représentée par un avocat un peu trop idéaliste pour être crédible (Idris Elba, correct), elle subit, au présent, les foudres du FBI (qui bluffe peut-être). Deux niveaux de passé ponctuent l’action : dans un premier temps, enfant, Molly se braque contre les manipulations d’un père tyran (Kevin Costner, sans relief), tandis que, dans un second temps, jeune femme, elle se familiarise avec la scène du poker clandestin puis monte son affaire.

     

    Le sujet est en soi passionnant et, pendant un moment, Sorkin essaie de vendre son film comme un pamphlet féministe, avec Molly qui essuie à chaque détour les mouvements d’humeur d’hommes puissants. Ce qui n’empêche pas le réalisateur de plonger sa caméra plus d’une fois dans le décolleté de sa vedette.

     

    « Ciné-théâtre » bavard

     

    Or le plus gros problème du film, ironie suprême, réside justement dans les dialogues ; dans leur teneur surexplicative. Il faut voir le père qui arrive in extremis, lors du dénouement, pour expliquer à sa fille désemparée qu’il est la cause de tous ses tourments. Entre narcissisme aveugle et mansplaining, la scène trahit surtout un refus de faire confiance au pouvoir d’évocation de l’image et au jeu des acteurs.

     

    Sans personne pour moduler sa verve, Aaron Sorkin se retrouve ainsi avec une sorte de « ciné-théâtre » tellement bavard qu’il confine à la logorrhée. Le réalisateur néophyte aurait gagné à miser un peu moins sur ses seuls mots, et davantage sur le cinéma.

    Le jeu de Molly (V.F. de Molly’s Game)
    ★★ 1/2
    Drame biographique d’Aaron Sorkin. Avec Jessica Chastain, Idris Elba, Kevin Costner, Michael Cera, Chris O’Dowd. États-Unis, 2017, 140 minutes. En salle le 25 décembre.












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