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    Robin Campillo dans le train houleux de la solidarité

    Le cinéaste dissèque le militantisme français, ses forces et ses failles

    7 octobre 2017 |Odile Tremblay | Cinéma
    À Cannes, l’accueil réservé à Robin Campillo fut plus que chaleureux ce printemps.
    Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse À Cannes, l’accueil réservé à Robin Campillo fut plus que chaleureux ce printemps.

    Son film 120 battements par minute, tout en pulsion vitale, a été une grande sensation de Cannes, surtout pour l’audience française. La critique nationale était si emballée qu’elle prédisait à Robin Campillo la Palme d’or. Le film a plutôt reçu (en plus des lauriers de la critique) le Grand Prix du jury, au grand dam du président, Pedro Almodóvar, qui lui aurait bien octroyé la récompense suprême. « Mais le jeu démocratique des négociations de jury, voyez-vous… », nous avouait-il après le palmarès.

     

    120 battements par minute sera finalement le choix de la France dans la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Pas tellement le genre des Américains, moins militants que les Français, mais qui vivra verra.

     

    On a retrouvé Robin Campillo à Toronto dans les coulisses du TIFF. Ce grand timide se disait content de ne pas l’avoir obtenue, cette Palme. Il aurait fallu parler en public, livrer un discours poignant. Ça lui donnait le trac. « Je n’ai pas un gros ego », confesse-t-il.

     

    120 battements par minute est tiré de sa propre expérience de militant au cours des années 1990 au sein du collectif Act Up-Paris, association de lutte contre le sida. L’épidémie faisait rage et la société montrait du doigt la communauté gaie comme « groupe à risque », laissant aux premiers concernés peu d’occasions de s’exprimer.

     

    Entre intimité d’un couple homosexuel — l’un des deux se meurt —, les réunions agitées des militants et leurs actions frontales — ils allaient jeter du faux sang dans les laboratoires qui ne leur transmettaient pas leurs résultats d’analyse —, Act Up-Paris existait depuis dix ans avant que Robin Campillo n’entre dans cette bataille.

     

    Casser les moules

     

    À Toronto, le cinéaste était tout sourire. Le film en France avait enregistré une remontée aux guichets pour sa troisième semaine à l’affiche au lieu de perdre des spectateurs comme il est de mise.

     

    Il était déjà un scénariste reconnu, notamment aux côtés de Laurent Cantet (L’emploi du temps, Entre les murs [palmé à Cannes], Vers le Sud). Également un monteur aguerri : à peu près tous les films de Cantet, également pour Gilles Marchand, Rebecca Zlotowski, et d’autres.

     

    Arrivé tard dans la famille des cinéastes, tournant plusieurs années autour du pot, Robin Campillo aura réalisé seulement deux longs métrages avant 120 battements : Les revenants en 2004 et l’excellent Eastern Boys en 2013, primé à Venise.

    La France possède une autre culture que celle des États-Unis : celle de la révolte. Les Américains essaient de régler les choses de façon juridique. [...]. Nous, c’est plus organique. On est des râleurs. Trump n'aurait pas duré un mois en France. La rue se serait levée.
    Robin Campillo
     

    Il avoue que son passé d’activiste l’a gardé loin des plateaux. Longtemps, il a hésité avant de faire ce film, craignant de ne pas le prendre par le bon bout et sachant que les membres du mouvement Act Up en feraient leur propre lecture. Eastern Boys, qui jouait à travers les genres, lui a donné confiance pour réaliser une oeuvre qui casse les moules.

     

    « Je ne voulais pas faire un film aux accents documentaire sur Act Up, mais livrer cette expérience à partir de mes propres souvenirs, dit-il. Finalement, c’était facile de reconstruire ce qui s’était passé, tout en essayant de comprendre les écueils rencontrés. Cette expérience collective n’aidait plus le malade qui devait approcher sa mort de façon solitaire. Chacun faisait corps, jusqu’à ce que la maladie rattrape les uns et les autres, laissés seuls sur leur rive. »

     

    La responsabilité politique

     

    Ce film, il le voit comme un questionnement sur les enjeux contemporains plus qu’une évocation d’un combat passé. « Je n’essaie pas de donner des leçons de morale, précise-t-il, mais la responsabilité politique existe. En France, la gauche est désillusionnée. Prenez la façon dont François Hollande a présenté le mariage pour tous, du bout des lèvres. L’espace de la parole fut occupé par les opposants dans les manifestations. On ne voyait qu’eux. La France s’appuie encore sur son mythe de pays des droits de l’Homme, beaucoup de gens radicaux s’expriment sur Internet, mais ça ne se traduit pas dans la rue. Au cours des affrontements chez Act Up, il fallait se rencontrer, débattre. Il y a bien eu le mouvement Nuit debout en 2016, qui a permis aux jeunes de retrouver le sentiment de la collectivité, sans combler ce grand besoin de fraternité qui les habite. D’où en partie le succès de 120 battements par minute. »

     

    Crevant l’écran dans cette oeuvre chorale : l’acteur argentin Nahuel Pérez Biscayart. « J’aime aussi l’actrice qui joue sa mère, Saadia Ben Taieb. Et puis il y a Adèle Haenel… »

     

    La star montante du cinéma français a accepté de se fondre dans le groupe sans tenir la vedette. « Elle adore participer à des oeuvres collectives, explique le cinéaste. Parfois, elle ne faisait que de la figuration, demeurant sur place pendant les scènes que je tourne toujours d’un seul tenant afin que les acteurs oublient la caméra. Je fais plusieurs prises, mais sans coupures. »

     

    Robin Campillo rappelle qu’Act Up-Paris était né à l’époque du modèle Act Up-New York. « Mais la France possède une autre culture que celle des États-Unis : celle de la révolte. Les Américains essaient de régler les choses de façon juridique. Ils n’arrêtent pas d’ailleurs de faire des films sur des procès. Nous, c’est plus organique. On est des râleurs. Trump n’aurait pas duré un mois en France. La rue se serait levée. »

     

    Pour sa prochaine réalisation, le cinéaste entend mettre en scène des personnages féminins : « Ce sera un film d’anticipation, La maison Alpha,au scénario duquel je travaille. Les plus riches protègent le pays en étant financés par les plus pauvres. C’est aussi une oeuvre sur ma mère, à travers ses rapports à la vie et à la liberté qui passent par le personnage de la grand-mère. Tout le monde voit que la France fonce dans le mur. Ce projet est une façon de l’exprimer. »













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