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    Entrevue

    Luc Picard et la nature de l'enfance

    13 septembre 2017 |François Lévesque | Cinéma
    «Comment tu fais pour tenir tes promesses d’enfant quand tu deviens adulte? C’est un questionnement qui ne me lâche pas», confie l’acteur-cinéaste Luc Picard.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Comment tu fais pour tenir tes promesses d’enfant quand tu deviens adulte? C’est un questionnement qui ne me lâche pas», confie l’acteur-cinéaste Luc Picard.

    Avec Les rois mongols, Luc Picard porte au grand écran le petit monde de la romancière Nicole Bélanger. Portrait honnête et sensible d’une enfance éprise de liberté, le film donne le coup d’envoi au 7e Festival de cinéma de la ville de Québec.


    L’équipe du Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ) peut soupirer d’aise. En effet, on annonce du beau temps pour toute la durée de l’événement, qui se déroulera du 13 au 23 septembre. Plus important : le film d’ouverture, Les rois mongols, de Luc Picard, s’impose d’ores et déjà comme l’une des belles surprises de la rentrée cinématographique. En amont du dévoilement de son quatrième long métrage, on s’est entretenu avec l’acteur-cinéaste.

     

    « Ce roman-là est venu me chercher, confie Luc Picard. Le contexte historique, le décor… »

     

    Et pour cause : l’intrigue est campée à l’automne 1970, au mois d’octobre, pour être précis. Les rois mongols, c’est avant tout l’histoire de Manon. À 14 ans, la jeune fille possède la maturité de ces enfants qui en ont trop vu, trop su. Son père et sa mère l’adorent, n’allez pas croire. Mais voilà, tandis que son père se meurt, sa mère, sans ressource, sombre dans la dépression. À Manon de s’occuper de son petit frère Mimi, qu’elle aime plus qu’elle-même.

     

    Dans le quartier d’Hochelaga, en ce temps-là, l’expression « filet social » relevait encore de la science-fiction. À cet égard, le film ne devient jamais didactique, mais durant la première moitié du film, il apparaît évident que ce sont d’abord des enjeux économiques — nommément la pauvreté — qui menacent la famille éprouvée.

     

    « Cette mère-là a pas de recours ; elle a rien. Dans ce temps-là, si le père tombait malade, la famille avait juste pas les moyens de payer les factures. C’était une spirale d’endettement. L’assurance maladie est arrivée en novembre 1970. »

     

    La forêt des possibles

     

    Lorsque les autorités s’amènent et que les mots « famille d’accueil » sont proférés, Manon se braque. Avec l’aide des cousins Martin et Denis, et inspirée par l’enlèvement revendiqué par le FLQ, Manon fomente le kidnapping d’une vieille dame afin de négocier un futur décent pour Mimi et elle. Leur improbable otage sur les bras, les voici tous quatre qui déguerpissent en campagne.

     

    D’ailleurs, entre les séquences oniriques de son premier film L’audition et la dimension fantastique de Babine et d’Ésimésac, la nature est omniprésente dans l’oeuvre de Luc Picard. Entre lieu de passage chargé de mystère et échappatoire bucolique, la forêt agit comme une force bienveillante.

     

    « Peut-être que pour moi, dans le sauvage, y’a une tendresse, hasarde Luc Picard, songeur. Une douceur que tu peux pas rencontrer en ville… La nature, c’est honnête. »

     

    Parcours de la combattante

     

    Au bout du compte, ce qui a surtout interpellé Luc Picard, c’est le dilemme auquel fait face Manon. Car voilà une adolescente qui prend son devenir à bras-le-corps. Drame ponctué d’humour, Les rois mongols maintient un ton doux-amer de bout en bout, y compris lors du dénouement, Luc Picard refusant le triomphalisme convenu auquel il préfère une note d’espoir honnête.

     

    « Comment tu fais pour tenir tes promesses d’enfant quand tu deviens adulte ? C’est un questionnement qui ne me lâche pas, poursuit Luc Picard. En grandissant, on se ment à soi-même, puis aux autres ; on oublie. Des gens meurent d’oubli… Comment tu fais pour rester ardent, pour rester fidèle ? Dans l’histoire, Manon promet à son frère qu’ils ne seront jamais séparés, mais justement, ils sont sur le point d’être placés dans deux familles d’accueil différentes. »

     

    Dans la grande tradition des récits d’apprentissage, la suite tient de la mise à l’épreuve alors que le destin ne cessera de tester la détermination de Manon.Un parcours de la combattante, en somme, que Luc Picard relate avec une passion évidente et un flair visuel renouvelé (la reconstitution d’époque est criante de vérité, jusqu’aux intérieurs perpétuellement embrumés par la fumée de cigarette).

     

    De père en fils

     

    On le précise, Luc Picard s’est consacré ici uniquement à son métier de réalisateur. Toutefois, à défaut de jouer dans son film, il y dirige son fils, Henri Picard, qui incarne Martin, l’aîné du groupe qui en pince pour sa jolie cousine. Même si le jeunot est un acteur né, le réalisateur craignait-il les accusations de népotisme ?

     

    « C’est sûr. Henri avait 13 ans quand j’ai commencé à travailler sur le projet. Il m’a supplié de le laisser jouer, le moment venu. J’ai dit non, j’ai hésité… »

     

    Une quarantaine d’adolescents furent rencontrés, mais le choix d’Henri Picard faisait consensus au sein de la production. Qu’à cela ne tienne, Luc Picard insista pour une seconde audition.

     

    « Il ne fallait pas qu’il aille croire que c’était un cadeau. Y’aura toujours des gens pour dire qu’il a eu le rôle grâce à moi, mais je voulais qu’il comprenne d’emblée que c’est faux. Il était le meilleur pour le rôle. Pendant le tournage, il m’appelait “Luc” alors qu’il m’a toujours appelé “papa”. Il a eu l’instinct d’instaurer une distance. »

     

    Une belle « gang »

     

    Point de focalisation, Milya Corbeil-Gauvreau est une révélation. Tour à tour pugnace et vulnérable, elle captive d’entrée de jeu. Alexis Guay, qui interprète Denis, le petit frère de Martin, est parfait également. À l’instar du nouveau venu Anthony Bouchard, absolument craquant en Mimi, le cadet de la bande.

     

    « Il avait sept ans au moment du tournage, et il n’avait jamais joué de sa vie. On a fait des auditions dans Hochelaga-Maisonneuve et il s’est pointé, et il était extraordinaire. Y’est quelque chose à gérer, mais il est extraordinaire », réitère Luc Picard en y allant d’un sourire entendu.

     

    Comme l’a rappelé en fin de semaine dernière le triomphe au box-office de Ça, tout film contant les aventures d’une bande d’enfants se doit de réunir de jeunes acteurs entre qui le courant passe. Au cinéma, la chimie, ça ne se triche pas.

     

    « J’ai consacré l’essentiel de mes énergies à cet aspect-là. J’ai vu plus de 170 jeunes, plusieurs d’entre eux deux, trois fois. Il fallait qu’un vrai clan se forme. Avant le tournage, on s’est souvent retrouvés pour souper chez nous. Je leur ai présenté des films, dont Stand by Me. J’essayais de leur fournir des exemples de ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, tout en les incitant à rester eux-mêmes… en jouant, ce qui n’est pas évident, comme concept. J’ai été ben chanceux : dès le premier souper, la magie était là. »

     

    Elle y est, indubitablement.

     

    Les rois mongols prend l’affiche le 22 septembre. On le recommande chaudement.













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