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    Entrevue

    «Et au pire on se mariera» — Jongler avec les réalités fantasmées

    Les artisans d’«Et au pire on se mariera» racontent l’adaptation d’un roman à la première personne

    9 septembre 2017 |François Lévesque | Cinéma

    Adapter un roman pour le cinéma n’est pas nécessairement chose aisée, les mots ayant l’heur de convoquer atmosphères, impressions, et images, oui, qu’il pourra s’avérer difficile de transposer. Souvent, le meilleur moyen de demeurer fidèle à l’esprit d’une oeuvre littéraire est d’être infidèle à sa lettre. Au cinéaste de s’approprier l’écrit et de lui substituer le langage cinématographique afin qu’à terme, le film se suffise à lui-même. Il y a toutefois des cas d’espèce, comme les romans écrits à la première personne. Prenez Et au pire on se mariera, de Sophie Bienvenu, qui consiste en un long monologue, qui plus est énoncé par une narratrice dite « non fiable ». Autant d’écueils potentiels qui ne suffirent pas à freiner l’élan de la cinéaste Léa Pool dès lors qu’elle décida d’en tourner l’adaptation.

     

    Et au pire on se mariera est raconté du point de vue d’Aïcha, une adolescente délurée et forte en gueule qui revient sur sa passion dévorante pour Baz, un musicien plus âgé. Cet amour à sens unique a mené à un événement tragique dont on ne saura la teneur qu’à la fin du film.

     

    C’est la fille de Léa Pool qui lui mit le roman de Sophie Bienvenu entre les mains. Et voilà que la réalisatrice d’Anne Trister et de La passion d’Augustine, sa lecture à peine terminée, s’imagina un film.

     

    « J’étais consciente du défi que ça représentait de tirer un film d’un monologue, et j’ai laissé le roman reposer un ou deux jours. Mon désir ne s’est pas atténué, au contraire. Je savais que ce récit-là était spécial. J’ai donc contacté Sophie. »

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Sophie Nélisse
     

    Lors de la rencontre, la cinéaste apprit que l’auteure avait renoncé au récit fragmenté et écrit un scénario linéaire. « Ça m’a étonnée, et je lui ai dit que mon intérêt résidait notamment dans la narration morcelée, aux multiples retours en arrière. Sophie en a été soulagée, car c’était là sa première idée mais on l’avait découragée de garder cette forme-là au cinéma. »

     

    S’ensuivit une collaboration privilégiée, les deux femmes ayant eu tôt fait de se rendre compte qu’elles avaient le même film en tête. « En apprenant à connaître Sophie, j’ai aussi pris conscience qu’on avait une perception des choses, malgré notre différence d’âge, assez semblable », conclut Léa Pool.

     

    Nuances de réel

     

    S’ajouta vite à l’équation une autre Sophie : Sophie Nélisse, découverte enfant dans Monsieur Lazhar et depuis devenue jeune fille. Elle était le premier choix de Léa Pool pour défendre le rôle d’Aïcha, celle par qui l’histoire est contée, et par qui le drame arrive.

     

    « J’ai eu le coup de foudre pour Aïcha : son arc est incroyablement complexe, s’enthousiasme Sophie Nélisse. Elle est intrigante, fascinante. Jouer différentes versions de scènes similaires, mais une seule qui représente la réalité : ça présentait un challenge, c’est sûr. Ajoutez à ça un tournage dans le désordre, c’est-à-dire commencer par telle scène qui arrive au milieu du film, puis enchaîner avec telle autre qui survient au début ; l’une est imaginaire, l’autre pas… C’est comme un casse-tête, mais c’est le fun. Et Léa connaissait tellement bien le scénario et savait tellement comment nous diriger… »

     

    Intentions fluctuantes

     

    Jean-Simon Leduc, vu dans L’amour au temps de la guerre civile et Maudite poutine, s’est quant à lui vu imparti la tâche délicate d’incarner Baz, l’objet du désir d’Aïcha dont les actions — et les intentions qui motivent celles-ci — fluctuent selon qu’elles sont campées dans une réalité ou un fantasme longtemps indissociables.

     

    « Je devais être à l’affût et toujours déterminer dans quelle version on se trouvait : celle des faits, ou celle revue et corrigée par Aïcha. Évidemment, je joue avec la même conviction les mensonges d’Aïcha, mais avec de petites variantes. Par exemple, comme Aïcha se définit beaucoup à travers le regard de Baz, j’essayais de jouer là-dessus, c’est-à-dire de mettre plus d’affection dans mes yeux lorsqu’on était dans une scène relevant de l’affabulation, parce que c’est ça qu’Aïcha aurait voulu y voir. Il y a un “switch” qui s’opère selon que je joue la réalité ou le fantasme. »

     

    Le défi pour l’acteur consistait à y aller tout en subtilité afin que le spectateur, à l’instar d’Aïcha, peine de prime abord à départager le vrai du faux.

     

    Au-delà des retrouvailles

     

    La mère d’Aïcha est interprétée par Karine Vanasse, jadis la révélation d’Emporte-moi, autre récit d’adolescence tourmentée réalisé par Léa Pool.

     

    « C’était très émouvant de retrouver Léa, confie Karine Vanasse. Mais justement, il était impératif que je vive cette émotion-là en amont afin d’en être complètement dégagée pendant le tournage. On est ailleurs. Le temps passe… On porte la même essence, mais on vibre différemment. »

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Karine Vanasse
     

    La mère est un personnage secondaire, certes, mais Karine Vanasse, magnifique de naturel et de force tranquille, rappelle à l’écran qu’il n’est point de petit rôle.

     

    « Je me demandais ce que ça me ferait de jouer une mère alors que je ne le suis pas. C’est pendant la scène où mon personnage interroge sa fille dans la voiture que j’ai réalisé que cet instinct-là, je le portais en moi. C’était là, latent. Ce qui me plaisait avec le rôle aussi, c’est le fait qu’il s’agit du seul personnage qui est toujours ancré dans la réalité. Même quand Aïcha brosse un portrait épouvantable de sa mère, l’image nous montre que c’est faux ; que sa mère travaille fort et aime sa fille et fait ce qu’elle peut, et plus. On en a beaucoup discuté, Léa et moi, et c’était bien important pour elle que les spectateurs n’aient jamais l’impression que c’est la faute de la mère, qu’elle n’est pas assez présente et tout ça. »

     

    C’est, de fait, par le truchement du personnage de la mère que le tempérament névrotique de la fille devient manifeste.

     

    Deux écritures

     

    Pour Sophie Bienvenu, la transition entre le romanesque et le cinématographique se fit somme toute sans heurt. « Quand j’écris mes romans, j’ai un film dans la tête, explique-t-elle. J’écris ce que je vois. Donc, ce n’était pas super difficile pour moi de passer à la scénarisation. Je ne possédais pas le langage scénaristique, technique, mais ça, je l’ai appris avec Léa. »

     

    Ce fut d’ailleurs là une rencontre marquante pour Sophie Bienvenu, qui trouva en Léa Pool une véritable complice. « Léa et moi, on voulait aller au même endroit. On a des univers qui se ressemblent beaucoup — je pense à certains de ses films, comme Strass café, Anne Trister, ou Emporte-moi. Je vois des similitudes entre Aïcha et la jeune héroïne d’Emporte-moi, que joue Karine Vanasse ; comme une ambiguïté par rapport à la perception de la réalité. C’est drôle, parce que Léa dit qu’Emporte-moi est son film le plus autobiographique. Or, tous mes amis proches estiment qu’Et au pire on se mariera est mon roman le plus autobiographique ; que c’est ma voix qu’on entend. Je trouve ça beau qu’on se soit connues toutes les deux sur ce projet-là. On avait tellement la même vision que parfois, c’était comme si on était la même personne. Je regarde Léa, et j’espère que c’est moi, lorsque j’aurai son âge. »

     

    Sophie Bienvenu est très émue lorsqu’elle revient sur leur collaboration. On songe alors à l’héroïne de son roman lorsqu’elle y déclare : « Si c’est pas ça, le bonheur, je sais pas ce que c’est. Si c’est pas ça, le bonheur, j’en veux pas. »

     

    Présenté au Festival de cinéma de la ville de Québec le 14 septembre prochain, le film prendra l’affiche partout dès le lendemain.

    La réalisatrice Léa Pool signe l’adaptation à l’écran du roman de Sophie Bienvenu, mettant en vedette Sophie Nélisse et Karine Vanasse.












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