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    Montréal fait son cinéma (5/6) – Chercher un décor à réinventer

    Le cinéma est un art, et trouver les lieux pour que le cinéaste lui prête vie, aussi

    8 août 2017 | André Lavoie - Collaborateur | Cinéma
    Patricia Durocher propose aux cinéastes des lieux, des images, des climats, pour leur permettre d’aller plus loin… tout en respectant les budgets.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Patricia Durocher propose aux cinéastes des lieux, des images, des climats, pour leur permettre d’aller plus loin… tout en respectant les budgets.

    Paysage incontournable du cinéma québécois, décor interchangeable pour les cinéastes américains, Montréal constitue un vaste plateau de tournage aux possibilités infinies. Les artisans de l’industrie connaissent bien les beautés et les vices cachés d’une métropole désireuse de tirer son épingle du jeu sur le grand échiquier du cinéma international. Tout au long de l’été, dans Le Devoir, certains d’entre eux évoquent cette ville sous le prisme de leur profession. Aujourd’hui, la directrice de lieux de tournage Patricia Durocher, tête chercheuse au service des cinéastes québécois.


    Pendant dix ans en publicité, Patricia Durocher était enfermée 16 heures par jour dans un studio pour le compte d’une agence « spécialiste des rapports annuels, des emballages et des étiquettes de bière ». Pas étonnant que cette photographe de formation ait décidé de tout quitter pour vivre en Europe, et revenir à Montréal en sachant seulement ce qu’elle ne ferait plus.

     

    Un ami lui a permis de faire ses premiers pas dans le métier qu’elle pratique encore aujourd’hui, tout de suite happée par le cinéma américain. Après Secret Window (2004) et Wicker Park (2004), « je n’en pouvais plus de cette mentalité où, parce qu’ils font un film, le reste de la planète devrait s’arrêter. Ces équipes débarquent avec 200 personnes, 75 camions, et la gestion de tout ça est lourde, ennuyante, hiérarchique ». Et visiblement, peu créative.

     

    Un crabe dans la tête (2001), d’André Turpin, marque ses débuts québécois, et sa rencontre avec les futurs fondateurs de la compagnie de production micro_scope, Luc Déry et Kim McCraw. « J’ai travaillé sur tous leurs films depuis 14 ans », souligne-t-elle avec fierté. Et elle développera une grande complicité avec plusieurs cinéastes (Denis Villeneuve, Philippe Falardeau, Louise Archambault, Stéphane Lafleur), « souvent assise avec eux en voiture, et en compagnie du directeur artistique, pour explorer des lieux de tournage ». Chose qui n’arrivait jamais pour les productions américaines.

     

    Servir un cinéaste, apporter sa vision

     

    Patricia Durocher propose aux cinéastes des lieux, des images, des climats, pour leur permettre d’aller plus loin… tout en respectant les budgets. Pour Un crabe, il s’agissait « d’amplifier la folie du personnage de David La Haye », tout en occupant le véritable appartement du cinéaste, situé dans le quartier Villeray. Lorsqu’André Turpin est revenu à la réalisation avec Endorphine (2015), elle l’a convaincue d’accentuer l’aspect énigmatique, obligeant ainsi le cinéaste-scénariste à réécrire plusieurs scènes, dont celles dans un hôpital recréé dans une ancienne usine de la rue Chabanel. La fabrication de cette « ville sans étiquettes » dans Endorphine représente pour elle « une apothéose professionnelle ».

     

    Transformer Montréal, elle en fait son affaire. Pour Incendies (2010), de Denis Villeneuve, impossible de tourner au Liban, là où se déroulait une partie du récit, et le tournage en Jordanie fut consacré aux scènes extérieures. Quant aux percutantes scènes de prison où Nawal Marwan (Lubna Azabal) sera soumise à la torture, Patricia Durocher a déniché le sous-sol d’un stationnement souterrain dans un vieil immeuble coin Pie-IX et Ontario. « On a maquillé les lieux à 40 %, et personne ne s’est rendu compte de rien », souligne la directrice avec fierté.

     

    Travail d’illusionniste

     

    Ce travail d’illusionniste l’amuse, mais elle regrette que Montréal ne puisse pas briller de tous ses feux. Par exemple, voir le Quartier des spectacles et la Place des Arts dans Gabrielle (2013), de Louise Archambault, a relevé autant du hasard que du défi. « Si on voit si peu les bâtiments extérieurs, c’est à cause des festivals qui occupent les lieux quatre mois par année. Comment arriver là avec nos camions et notre équipement ? Grâce à un directeur compréhensif, j’ai pu me glisser [tout près de la Maison symphonique] juste avant la saison des festivals. Quant à la scène dans le hall de Wilfrid-Pelletier, ce n’est pas un coup de chance, et ce fut coûteux ! »

     

    D’autres institutions sont plus ou moins verrouillées aux cinéastes québécois, et Patricia Durocher vit cette frustration au quotidien. « Dans Endorphine, quatre heures de tournage dans le métro ont coûté 22 000 $ : pour un film québécois, c’est énorme. Je trouve ça inconcevable que ces infrastructures, que l’on paye avec nos taxes, soient si peu accessibles. C’est là qu’on voit l’impact de la présence américaine, qui s’étend sur l’île un peu plus à chaque année. »

     

    À l’augmentation des coûts s’ajoute aussi le phénomène du « Pas dans ma cour ! », appliqué aux équipes de tournage. « Le Bureau du cinéma et de la télévision de Montréal n’a pas de pouvoir sur plusieurs municipalités de l’île. Un tournage à Westmount ? On exige 6000 $ par jour, plus une pétition [signée par les citoyens d’un secteur], ce qui est impossible. Plusieurs municipalités suivent leur exemple. Je faisais récemment une blague à un producteur : bientôt, nos films québécois, il faudra les tourner à Toronto ! »

     

    Est-ce la raison pour laquelle de plus en plus de cinéastes se réfugient en banlieue ? Celle dont on verra bientôt le travail dans Le problème d’infiltration, de Robert Morin, n’a pas besoin de réfléchir longtemps à la question. « Une journaliste a déjà prétendu que c’était un retour à nos racines. Ça m’a insultée : on ne peut juste pas se payer autre chose ! »

    Le film qui représente le mieux Montréal? « Dans Café de Flore (2011), Jean-Marc Vallée propose une très belle représentation de la vie à Montréal : on bouge entre le Plateau, le centre-ville, la banlieue, la campagne, avec des incursions à l’étranger. C’est très actuel, très contemporain. J’adore ce film, et je suis un peu jalouse : j’aurais aimé le faire ! Si je retourne dans le passé, À corps perdu (1988), de Léa Pool, fut mon film fétiche pendant longtemps. J’avais 17 ans à l’époque, j’étudiais là où ce fut tourné, et ça décrit bien le Montréal des années 1980, en déclin et un peu trash. J’ai travaillé avec plusieurs réalisateurs exceptionnels… mais pas encore avec eux. »












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