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    Jeanne Moreau: mort d’une indomptée

    1 août 2017 |Odile Tremblay | Cinéma
    Actrice consacrée et idolâtrée, Jeanne Moreau est décédée lundi à son domicile parisien.
    Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Actrice consacrée et idolâtrée, Jeanne Moreau est décédée lundi à son domicile parisien.

    Elle avait un beau visage tragique aux yeux cernés d’ombre, dégageant toute l’intensité du monde. Son intelligence aiguë, sa célèbre voix rauque, profonde, intime, sensuelle semblait chanter à l’oreille de chacun J’ai la mémoire qui flanche et Le tourbillon de la vie, pour mieux leur arracher un bout du coeur.

     

    Cette voix s’est-elle éteinte vraiment, avec ses fêlures, son inaltérable soif d’amour, ses duretés, ses exigences et ses mystères ? On en doute presque.

     

    Retrouvée bel et bien morte à son domicile parisien à 89 ans, par sa femme de ménage, comme une telle qui ne serait pas l’Actrice Jeanne Moreau avec un A majuscule, icône de la Nouvelle Vague. La modernité de son visage atypique et de sa dégaine, la liberté de sa vie avaient cassé le moule trop lisse de l’éternel féminin qui corsetait avant elle trop de stars. Grâce lui en soit rendue !

     

    « La mort viendra sans prévenir, confiait-elle au Devoir à Cannes en 2005. En attendant, je ne fais qu’aimer ma vie. »

     

     

    À cette grande dame, mère d’un fils souvent mal aimé, Jérôme, mariée deux fois — aux cinéastes Jean-Louis Richard et William Friedkin —, on donnait courtoisement du « Mademoiselle ».

     

    Croulant sous les consécrations : Oscar d’honneur en 1998, César d’honneur en 1995, puis Super César d’honneur en 2008 ; de la carrière illustre qui la portait, cette épicurienne n’aura cessé de secouer les puces pour mieux s’en affranchir.

    Photo: Janus Films La jeune Jeanne Moreau, avec Oskar Werner et Henri Serre, dans le film «Jules et Jim» (1962) de François Truffaut
     

    Son fameux Tourbillon de la vie, entonné à la guitare dans le film de Truffaut Jules et Jim, Jeanne Moreau nous l’avait resservi à Cannes sur scène en duo avec Vanessa Paradis, sur rituel de transmission, en 1995 ; pur moment de grâce encastré dans la mémoire de la Croisette. Fou de son égérie, Cannes l’aura hissée deux fois à la tête de son jury. Actrice phare, réalisatrice de Lumière en 1976 et de L’adolescente deux ans plus tard, inoubliable chanteuse et séductrice impénitente. Ô vous, immense Mademoiselle !

     

    Une école de rigueur

     

    Venue au monde en 1928 d’une mère anglaise artiste de music-hall et d’un père français architecte, la voilà élevée entre deux langues et deux tourbillons de guerre. Son père revêche et dur issu d’un autre siècle l’horripile par la poigne exercée sur son épouse. Sa fille rue dans les brancards en le défiant. « On appartient à son berceau », nous dira-t-elle.

     

    Lectrice précoce, son enfance entre Vichy et Paris débouche sur une passion pour le théâtre. S’ensuivent des études au Conservatoire, des débuts à la Comédie-Française, grande école de rigueur à laquelle elle tira son chapeau.

    Photo: Télé-Québec L'actrice dans «Ascenseur pour l’échafaud» (1958) de Louis Malle
     

    Une soixantaine de pièces et plus de 130 films plus tard ; tant de visages de Jeanne Moreau se bousculent en nous. Elle en aura fait, du chemin, la starlette de Touchez pas au grisbi de Jacques Becker en 1954. Sublime dans les rôles d’errance comme dans Moderato Cantabile de Peter Brook d’après Duras (Prix d’interprétation cannois en 1960), Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle sous lancinants accents de la trompette de Miles Davis, La Notte d’Antonioni bien sûr.

     

    Louis Malle demeura de son propre aveu l’homme de sa vie et son cinéaste d’élection. « Je l’aimais et je l’aime encore », nous confiait-elle par-delà la séparation et la mort de celui qui lui offrit un rôle brûlant dans Les amants en guise de cadeau de rupture.

     

    Orson Welles, un ami cher, l’aura dirigée dans Le procès d’après Kafka et le Falstaff de Shakespeare.

     

    Sa filmographie se révèle si vaste et imposante qu’il ne reste qu’à la survoler. Luis Bunuel rendit l’ubiquité de son profil dans Le journal d’une femme de chambre adapté d’Octave Mirbeau. Truffaut glorifia son appétit de vivre dans le triangle amoureux de Jules et Jim en 1962. Fatale encore sous la direction de Joseph Losey dans Eva, comme dans La baie des anges de Jacques Demy. Visage d’énigme à travers Le pas suspendu de la cigogne du Grec Theo Angelopoulos, vengeresse dans La mariée était en noir de François Truffaut, tant d’autres femmes…. Wim Wenders l’aura fait tourner dans Jusqu’au bout du monde, Fassbinder dans Querelle, Elia Kazan dans The Last Tycoon.

     

    Le Québécois Yves Desgagnés l’a même dirigée en 2005 dans Roméo et Juliette. C’est toute la planète cinéma qui porte aujourd’hui son deuil.

     

    Au chant, comment la dissocier de Serge Rezvani (pseudonyme : Cyrus Bassiak), auteur de ses plus belles chansons, du Tourbillon à J’ai la mémoire qui flanche en passant par La vie de cocagne, Le blues indolent, Où vas-tu Mathilde et autres merveilleuses rengaines ?

     

    Une rebelle

     

    Rencontrer Jeanne Moreau, c’était accepter la percée de son regard d’aigle. Elle préférait la compagnie des hommes, vous testait, au mieux vous adoubait. Ouf !

     

    « Le caractère m’a tout apporté dans la vie, confiait-elle au Devoir en 1996 en prenant la présidence du jury du Festival des films du monde. Les réalisateurs le voyaient en moi et cherchaient à creuser plus loin. Il n’est pas toujours facile d’être différente des autres, d’être une rebelle, de ne pas se plier aux règles… »

     

    Actrice déjà mûre, elle évoquait un parcours en dents de scie après ses éclats de jeunesse : « Je suis allée de résurrection en résurrection, mais quand le lit du fleuve se resserre avec l’âge, la quantité d’eau qui y surgit rend son cours encore plus violent. »

     

    Son rôle de beauté déclinante en 1974 dans Les Valseuses de Bertrand Blier, entre Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, nourrit les hauts cris soulevés par ce film culte à parfum de scandale.

     

    Verte aïeule au corps décrépit en 1992 dans La vieille dame qui marchait dans la mer de Laurent Heynemann, qui lui valut le César de la meilleure actrice en 1992, elle demeurait dans la vraie vie coquette comme une éternelle jeune fille.

     

    La vie de Jeanne Moreau se confond avec la scène culturelle d’une grande partie du XXe siècle, par sa fréquentation d’écrivains comme Anaïs Nin, Henry Miller, Duras bien sûr, sa grande alter ego entre 1958 et 1973, de comédiens comme Gérard Philipe, d’un lot de grands cinéastes à ses pieds.

     

    C’est toutefois la crainte que la fougueuse interprète inspirait à ses covedettes féminines. Sur le plateau de Viva Maria de Louis Malle en 1965, un duel l’avait opposée en coulisses à Brigitte Bardot.

     

    L’ancienne star d’Et Dieu… créa la femme rendait pourtant hommage lundi à la beauté, à l’intelligence et la personnalité hors du commun de cette actrice aux mille facettes, qui croisa sa route.

     

    Jamais blasée, curieuse, ardente, Jeanne Moreau demeura en apprentissage de la condition humaine jusqu’à son dernier souffle.

     

    « Entrer dans un film, c’est prendre un train qui ne s’arrête dans aucune gare, nous confiait-elle en 2002. Un être humain, c’est un tel mystère… »













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