Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Dans nos archives

    Jeanne Moreau? C’est quelqu’un d’autre...

    Entretien-vérité par Solange Chalvin

    20 décembre 1969 |Solange Chalvin | Cinéma
    Photo: Harcourt / Agence France-Presse

    La comédienne Jeanne Moreau, icône du cinéma français, n'est plus. L’actrice à l’inimitable voix grave aura fasciné les plus grands réalisateurs au cours d’une carrière de 65 ans. Plongée dans nos archives.


    Elle est belle, fascinante, envoûtante, mais cruelle, disent les hommes qui ont vu ses films. À Montréal, dans l’appartement d’une amie, Danièle Suissa, Jeanne Moreau nous est apparue tout autre.



    Elle est belle, fascinante, envoûtante, mais cruelle, disent les hommes qui ont vu ses films. Masochistes, ils boivent tout de même cette beauté du diable au cinéma et écoutent avec ravissement ses chansons.

     

    À Montréal, dans l’appartement d’une amie, Danièle Suissa, Jeanne Moreau nous est apparue tout autre. Elle est toujours aussi belle, mais cette beauté plastique qui est sienne s’anime devant nous et, au lieu de dire les vérités des autres, comme elle le fait au cinéma et au théâtre, Jeanne Moreau accepte de jouer avec nous le jeu de la vérité. Toute cruauté tombe, et une grande tendresse pour les hommes, les enfants et les choses s’installe.

     

    Dès que je lui propose de jouer, plutôt que de faire l’entrevue classique sur sa carrière, elle saute sur l’occasion comme un enfant à qui l’on tend un jouet merveilleux longtemps attendu.

     

    « Alors, comment ça se passe, ce jeu ? Allons, commençons tout de suite pour avoir plus de temps. Ce sera passionnant. »

     

    — Je vous dis des mots comme ça, en l’air – n’importe quel mot – et vous me dites à quoi cela vous fait penser. Par exemple, si je dis le mot « maison », à quoi rêvez-vous ?

     

    « Maison... eh bien, c’est facile. Maison, c’est le nid, le refuge, c’est le lieu de réunion des amis, c’est un foyer, une espèce de chaleur humaine où l’on peut rire, pleurer ou aimer. Ma maison dans le Var, c’est une immense chose entourée d’un grand jardin où je me réfugie les deux tiers de l’année. Dans cette maison, il y a souvent des amis — mes meilleurs — puis aussi mon fils, Jérôme, qui y vient fréquemment. Vous savez, il a déjà vingt ans. C’est un homme, mon préféré. »

     

    « Dans cette maison, puis autour de cette maison, il y a un gardien-jardinier, quatre bergers allemands, et un tout petit chien qui m’accompagne partout. Pourquoi quatre bergers allemands ? D’abord, parce que j’aime les chiens — toutes les bêtes, y compris les chats et les oiseaux —, mais aussi parce que le premier berger allemand avait été acheté pour effrayer les paparazzis, ces voyeurs de vedettes qui se cachent partout dans les jardins, derrière les haies, pour voler l’intimité des gens. Les trois autres bergers sont venus naturellement pour distraire celui qui était seul… et qui s’ennuyait. »

     

    « Ma maison, c’est aussi cet appartement de Paris, où je travaille le tiers de l’année. J’y serai dans huit heures, car tout de suite après notre jeu, je prends l’avion. C’est là que j’étudie et que je pratique la chanson ; puis je me promène dans Paris que j’adore, je fais le tour des boutiques, un peu pour m’amuser, et peut-être pour me distraire. »

     

    — Et le mot « amour » ?

     

    « Ah, l’amour, c’est une drôle de chose. Vous allez rire, mais moi, ça me fait penser à la gourmandise. Tant que je serai vivante, j’aurai de l’appétit pour l’amour. C’est quelque chose d’indéfinissable. Un état dans lequel on se sent si bien… »

     

    Elle réfléchit, semblant poursuivre un long fil conducteur.

     

    « L’amour, ce sont aussi des joies uniques partagées en commun. Un grand souffle, puis un vide ! Une certaine complicité, aussi. Pour profiter de l’amour, il faut être complice du même jeu. Et puis, dans l’amour, il y a aussi l’amitié. Dans les rapports humains, il est quelquefois difficile de distinguer l’amour de l’amitié. De toute façon, l’amitié ne peut exister qu’après l’amour... mais entre gens qui s’aiment, l’amitié profonde est un bonheur aussi grand que l’amour, saviez-vous ? C’est après avoir traversé le choc d’une grande passion qu’on peut aspirer à l’amitié et en jouir véritablement. »

     

    « L’amitié peut également naître de l’admiration. J’ai connu Orson Welles à 32 ans. L’admiration coup de foudre que j’ai éprouvé pour cet homme n’a d’égale que l’amitié que je lui porte. II n’était absolument pas question d’amour, mais c’est un homme que j’admire avec autant de force que j’ai aimé, à 17 ans, Jean-Louis Richard, mon mari, le père de Jérôme. Il en fut de même pour Gérard Philipe, l’unique... un homme si admirable que, sur scène, j’ai oublié un jour de lui donner la réplique, tant sa voix, sa beauté en Prince de Hambourg, me fascinait. »

     

    Il fait entre chien et loup au 11e étage de cet appartement décoré de cuir, de verre et de plastique où Danièle a hébergé la plus grande vedette du cinéma français pendant son séjour à Montréal. Le silence brusquement se fait, puis Jeanne Moreau enchaîne : « L’homme que j’aime le plus au monde, c’est mon fils. Pourtant, je ne suis pas une mère modèle. Si l’amour suffisait à faire une bonne mère, j’en serais sûrement une. En mai 68, quand il est monté sur les barricades comme tous les jeunes de vingt ans, je me suis soudainement sentie directement concernée, moi qui n’ai pourtant aucun attrait, aucune intelligence pour la politique. »

     

    « À 10 ans, quand Jérôme a eu cet accident d’automobile terrible qui a failli lui coûter la vie, en l’espace d’une seconde, mon mari et moi (et pourtant nous étions divorcés) nous avons été entièrement mobilisés par cet enfant. Je me suis attachée à son lit comme une mère poule ne pouvant le quitter d’un instant. Et croyez-le ou non, alors que tout le personnel de la clinique me prenait pour une folle, une pauvre mère détraquée, je me suis aperçue, la première, que Jérôme avait recommencé à vivre. Sur la peau de son visage — alors qu’il respirait à peine —, j’ai senti le souffle de la vie revenir. J’ai compris qu’il renaissait. J’ai appelé immédiatement le médecin pour le prévenir. II m’a dit d’essayer d’introduire dans la bouche de l’enfant ce qu’il aimait le mieux, un bonbon, par exemple, et d’attendre patiemment que ce premier sens de l’homme se réveille. Jérôme n’aimait pas les bonbons. J’ai pris un petit morceau de fromage — du roquefort —, c’est ce qu’il préférait, et pendant des minutes longues comme des heures, j’ai essayé de le ressusciter. Le miracle s’est produit, il a goûté le fromage, puis l’eau, puis doucement la vie. »

     

    « Pour moi, tout s’est arrêté pendant un an : pas de théâtre, pas de cinéma, rien. Je lui ai tout réappris comme à un nourrisson. D’abord à manger, puis à se tenir debout, puis à parler, puis enfin à marcher. Aujourd’hui, c’est un homme superbe. »

     

    « Il est vrai que je n’ai mis qu’un enfant au monde... mais c’est un peu comme si j’avais eu deux enfants... car Jérôme est né deux fois... pour moi comme pour son père. »

     

    La mère de Jérôme a oublié la présence inopportune de la journaliste. Elle raconte ces souvenirs qui semblent sortir tout droit d’une zone mystérieuse qui se situerait entre la conscience et l’inconscient, à Danièle Suissa qui boit ses paroles. Puis, soudainement, crac, d’un mouvement brusque, Jeanne Moreau revient avec nous. Elle croise les jambes gainées de cuir, reprend une moue enjouée et me regarde droit dans les yeux, attendant la question

     

    — Argent, lui dis-je.

     

    Elle éclate de rire, comme un gosse à qui l’on joue un bon tour. Cela détend l’atmosphère et chasse Jérôme.

     

    « Voilà un mot amusant. On a dit plein de faussetés à son sujet. D’abord, ce n’est pas juste de dire que l’argent ne fait pas le bonheur. L’argent, dans la société de consommation dans laquelle nous vivons, est synonyme de liberté pour bien des gens. Manquer complètement d’argent, c’est se couper la liberté dans notre civilisation occidentale. L’argent m’amuse parce qu’il permet de faire des folies. Si, un jour, j’en ai suffisamment, j’en ai beaucoup, je vais aller à Angkor au Cambodge... c’est un rêve que je ne réaliserai probablement jamais, mais il faut avoir de ces projets extravagants qui dorment dans notre tête et qui, subitement, se réveillent pour nous offrir des images d’évasion. »

     

    Elle me dira aussi qu’elle adore les bijoux, mais les breloques bon marché qu’on achète sur un coup de foudre au hasard d’une promenade, comme tout bon Verseau qui se respecte. Le mot « beauté » ne lui fait pas nécessairement penser à un homme ou à une femme, mais plutôt à un paysage, à un tableau, à une situation dans laquelle les émotions ont été intenses.

     

    « La beauté, c’est un moment de la vie où tout est harmonie, pour un clin d’œil. Ce sont des moments rares, qu’on voudrait étirer. »

     

    « Beauté et enfant » sont deux mots qui se touchent, dira-t-elle encore.

     

    « Je suis émerveillée par la beauté de la nature, par le lever du soleil dans le Var, par la finesse extraordinaire de la peau des petits enfants, une peau sur laquelle il n’y a aucune trace de tristesse... une peau dodue et perméable à tout. J’aime tellement les enfants — ceux des autres — ceux de ma sœur par exemple – que si je n’avais pas été comédienne, je suis certaine que j’aurais exercé un métier où l’on s’occupe des enfants... des enfants déficients... ceux qu’on doit aider à reprendre le chemin de la vie. »

     

    Un coup de sonnette interrompt notre jeu.

     

    « Ah zut, il est en avance celui-là. Tant pis, il attendra. On a encore des choses à se dire, n’est-ce pas ? »

     

    Elle laisse Danièle s’occuper du nouvel arrivant et l’invite à s’asseoir et à écouter s’il le veut. Mais le tête-à-tête n’est plus possible. Notre jeu-vérité prend fin. Nous parlerons maintenant de cinéma, de son dernier voyage en Californie et de son prochain séjour à Montréal, au printemps.

     

    Elle me révélera son amitié pour Marguerite Duras avec laquelle elle souhaite faire un film, puisque Marguerite Duras, après avoir écrit les scénarios de plusieurs films, se transforme maintenant en réalisatrice. Jeanne Moreau n’a jamais travaillé sous la direction d’une femme, mais cela lui plairait, à condition que cette femme ait véritablement le tempérament d’un homme, « car au cinéma ou sur la scène, j’aime à être guidée sévèrement, durement, à sentir un certain magnétisme s’établir entre moi et le réalisateur ».

     

    En mars ou avril, Jeanne Moreau reviendra au Québec pour se transformer en espionne, celle de la maison de l’amour puisqu’elle sera la vedette du roman d’Anaïs Nin intitulé A Spy in the House of Love.

     

    « Ce sera un film fait avec peu de moyens, ajoute Danièle Suissa, productrice de la maison D.J.S. Montreal Film International, dont 50 % des fonds appartiennent à des intérêts canadiens et 50 % aux distributeurs. Le metteur en scène est un Américain de la nouvelle vague dont nous ne pouvons encore dévoiler le nom. On tournera à Montréal, puis en Gaspésie, en juin. En fait, l’histoire devrait se passer en partie sur les plages de Coney Island, mais Jeanne et moi préférons la Gaspésie. Le film sera produit en anglais, mais une version française sera faite très rapidement. »

     

    D’ici le printemps, Jeanne Moreau compte faire un nouveau disque qui contiendra peut-être une chanson de Vigneault, si Vigneault trouve le moyen d’écrire une chanson qui ressemble à Jeanne Moreau.

     

    « Chanter, c’est révéler aux autres une partie de soi-même. II est vrai que toutes mes chansons me collent à la peau. Je me retrouve autant avec “Ma petite sœur à bicyclette” qu’avec “Elle avait des bagues à chaque doigt”. Écoutez la ballade de notre amour, c’est l’histoire exacte de mon amour et de mon amitié profonde pour Jean-Louis Richard. C’est le meilleur ami de mon mari qui l’a écrite, il y a quinze ans. Eh bien, elle sonne aussi juste aujourd’hui qu’à ce moment-là: “On s’est connus, on s’est reconnus, on s’est perdus de vue, on s’est reperdus de vue, on s’est retrouvés, on s’est réchauffés, puis on s’est séparés. Chacun pour soi est reparti dans le tourbillon de la vie.”»













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.