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    Montréal fait son cinéma (2/6)

    La ville vue de Côte-de-Liesse

    18 juillet 2017 | André Lavoie - Collaborateur | Cinéma
    Dès la fin des années 1950, « Montréal devient non seulement un lieu de tournage, mais une présence forte, un personnage en soi », souligne Marc St-Pierre.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dès la fin des années 1950, « Montréal devient non seulement un lieu de tournage, mais une présence forte, un personnage en soi », souligne Marc St-Pierre.

    Paysage incontournable du cinéma québécois, décor interchangeable pour les cinéastes américains, Montréal constitue un vaste plateau de tournage aux possibilités infinies. Les artisans de l’industrie connaissent bien les beautés et les vices cachés d’une métropole désireuse de tirer son épingle du jeu sur le grand échiquier du cinéma international. Tout au long de l’été, dans Le Devoir, certains d’entre eux évoquent cette ville sous le prisme de leur profession. Aujourd’hui, Marc St-Pierre, conservateur de collections à l’Office national du film du Canada (ONF), revendiquant plus de 7000 films visionnés derrière la rétine.


    Il a suffi d’un déménagement pour que Montréal existe enfin devant la caméra de ses cinéastes. Car avant de prendre ses quartiers sur le chemin de la Côte-de-Liesse, à Saint-Laurent, en 1956, l’ONF, institution fédérale et bilingue fondée en 1939 et installée à Ottawa, ignorait la métropole.

     

    « Cela a tout changé », affirme Marc St-Pierre, lui qui possède une vaste vue d’ensemble sur la production abondante et diversifiée (environ 5000 films, seulement pour la collection française) de cet organisme dont le mandat demeure toujours de « faire connaître et comprendre le Canada aux Canadiens et aux autres nations ».

     

    Dans les années 1940, Montréal n’avait pas encore perdu son statut de métropole économique, mais affichait des allures de ville de province… et de royaume du vice ! Or, l’ONF n’explore pas toutes ces facettes. Marc St-Pierre évoque La cité de Notre-Dame (1942), de Vincent Paquette, une bizarrerie. « Ce fut tourné par un cinéaste francophone d’Ottawa, et avec une équipe entièrement francophone, une première, pour souligner le 300e anniversaire de Montréal. On voit l’aéroport de Dorval, les tramways, le mont Royal, et l’accent est mis sur les cérémonies religieuses : ça semble vraiment plate ! » Derrière cette façade grouillaient les cabarets, et les bordels, mais le film ne s’y attarde pas, tout comme le bucolique Au parc Lafontaine (1947), de Pierre Petel, « un classique », et surtout « un lieu méconnaissable par rapport à aujourd’hui ».

     

    Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les cinéastes de l’ONF sont finalement devenus des témoins actifs des transformations de Montréal. La naissance du cinéma direct y est pour beaucoup, faisant éclater le carcan du documentaire pour aller — enfin ! — dans les rues, les usines, les tavernes, les marchés, les clubs de boxe, recueillir une parole que l’on n’avait jamais entendue.

     

    Montréal en noir et blanc, et en beauté

     

    Dès la fin des années 1950, coïncidant avec les débuts du cinéma direct, « Montréal devient non seulement un lieu de tournage, mais une présence forte, un personnage en soi », souligne Marc St-Pierre. « Les préoccupations des cinéastes ne sont pas tout à fait esthétiques, mais l’esthétique de ces films est extraordinaire, et le noir et blanc y est éclatant. » Il suffit de voir l’hommage signé Luc Bourdon à partir des archives de cette époque, La mémoire des anges (2008), pour le découvrir.

     

    Sur cette période, le conservateur est intarissable. Certains films font figure d’incontournables (Golden Gloves [1961], de Gilles Groulx, le film collectif À Saint-Henri le 5 septembre [1962], d’Hubert Aquin, La vie heureuse de Léopold Z [1965], de Gilles Carle), mais selon le diplômé en cinéma et en philosophie, la liste est plus longue. Au bout de ma rue (1958), de Louis-Georges Carrier, présente un Montréal à hauteur d’enfant « découvrant un univers qui va au-delà de son quartier, le Centre-Sud, magnifiquement filmé par Michel Brault », ou encore Dimanche d’Amérique (1961), de Gilles Carle, tourné dans la Petite-Italie, « qui nous transporte dans un Montréal qui n’existe plus ».

     

    Le saccage des quartiers de la métropole fut une grande préoccupation pour certains cinéastes, dont Michel Régnier (Griffintown, 1972) et Maurice Bulbulian (La P’tite Bourgogne, 1968), se plaçant résolument aux côtés des citoyens lésés. Revoir ces films après des décennies de développement immobilier parfois anarchique, c’est constater l’étendue des transformations, et pas seulement sur les paysages urbains.

     

    À la première personne

     

    Au fil de ses découvertes, Marc St-Pierre remarque à quel point Montréal s’est peu à peu effacée dans les films de l’ONF à partir des années 1980, période où dominaient « les têtes parlantes ». Par la suite, on assiste à l’émergence d’un cinéma où le « Je » domine, et où la ville devient prétexte à des pérégrinations nostalgiques, ou mélancoliques.

     

    Cette tristesse imprègne des films comme Tu as crié LET ME GO (1996), d’Anne Claire Poirier, « un Montréal un peu glauque, presque sordide »; Comme une odeur de menthe (2002), de Pierre Sidaoui, « le regard d’un immigrant d’origine libanaise qui ratisse Montréal en se rappelant Beyrouth »; et plus récemment, D’où je viens (2013), de Claude Demers, la vision d’un p’tit gars de Verdun se réconciliant à la fois avec ce coin de la ville et son enfance.

     

    Bref, autant de films pour faire redécouvrir Montréal aux Montréalais, et pourquoi pas, à toutes les nations…

    Quels sont les films qui représentent le mieux Montréal ? Je dois d’abord mentionner Le Matou (1985), de Jean Beaudin, parce que c’est le tout premier film québécois que j’ai vu, et qui m’a fait découvrir Montréal, ma ville, pour la première fois au cinéma. Je sais aussi que d’autres l’ont mentionné, mais je ne peux pas résister à Jésus de Montréal (1989), de Denys Arcand : la scène de la crucifixion sur le mont Royal me donne encore la chair de poule. Et finalement, celui-ci n’est pas vraiment un film sur Montréal, mais sur un événement qui se déroule à Montréal : Les Jeux de la XXIe olympiade (1978), de Jean Beaudin, Marcel Carrière, Georges Dufaux et Jean-Claude Labrecque. J’avais 10 ans à l’époque des Jeux, je croyais n’en avoir gardé aucun souvenir, et en voyant ce film, il n’y a pas si longtemps, tout m’est revenu en mémoire, comme une réminiscence proustienne !












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