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    Montréal fait son cinéma (1/6)

    Les charmes d’une ville bombardée, par la cinéaste Léa Pool

    11 juillet 2017 | André Lavoie - Collaborateur | Cinéma
    Rien ne fait plus plaisir à Léa Pool que les commentaires de spectateurs montréalais qui affirment redécouvrir leur ville à travers ses films.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rien ne fait plus plaisir à Léa Pool que les commentaires de spectateurs montréalais qui affirment redécouvrir leur ville à travers ses films.

    Paysage incontournable du cinéma québécois, décor interchangeable pour les cinéastes américains, Montréal constitue un vaste plateau de tournage aux possibilités infinies. Les artisans de l’industrie connaissent bien les beautés et les vices cachés d’une métropole désireuse de tirer son épingle du jeu sur le grand échiquier du cinéma international. Tout au long de l’été, dans Le Devoir, certains d’entre eux évoquent cette ville sous le prisme de leur profession. Aujourd’hui, la cinéaste Léa Pool, qui n’a pas craint de mélanger les lieux pour offrir une nouvelle vision de sa terre d’adoption.


    Originaire de Soglio en Suisse, établie à Montréal depuis 1975, Léa Pool a tout de suite aimé cette ville, mais pas pour des raisons esthétiques. « Honnêtement, je la trouvais assez moche », lance-t-elle sans gêne sur la terrasse d’un café de la rue Hutchison, à deux pas de chez elle, un coin de la métropole qu’elle n’a jamais quitté depuis son arrivée au Québec.

     

    Ses constats de l’époque, plusieurs les partageaient déjà. « Il n’y avait pas de concept architectural, et même si Montréal est une île, on ne le sentait pas du tout parce qu’on n’avait pas accès au fleuve, ce qui lui donnait l’aspect d’un lieu isolé. Ce qui m’a plu, ce sont les gens, et un grand sentiment de liberté. »

     

    Montréal, ville bombardée

     

    Au début des années 1980, ses premiers films reflètent cette impression tenace de ville bigarrée, insaisissable. Ces failles deviendront les traits distinctifs d’une oeuvre singulière, portant un regard européen sur un territoire nord-américain marqué par la désindustrialisation, et une certaine pauvreté. « Je voyais Montréal comme une ville bombardée, et ça me fascinait », confesse Léa Pool.

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir
     

    Cette vision se matérialise dès son premier long métrage, Strass Café (1980), un film-essai aux accents durassiens, traitant — bien sûr ! — d’incommunicabilité. « On y voyait une ville à l’abandon, pleine d’immeubles abandonnés aux fenêtres cassées, de l’herbe qui pousse sur les rails de chemin de fer, et des usines désaffectées le long du canal de Lachine ; ça me faisait penser à une ville d’Europe de l’Est. Évidemment, c’est ce que j’ai voulu voir, car c’est un travail de création et de représentation. » Avec les années, son approche deviendra un peu plus léchée.

     

    Sa filiation avec Marguerite Duras se confirmera dans La femme de l’hôtel (1984), révélant aussi sa propension « à mélanger les lieux », une leçon apprise chez Patrice Chéreau (« Dans L’homme blessé [1983], il utilise plusieurs gares pour en faire une seule. ») et Alain Tanner (« Il mélangeait souvent Genève et Lausanne, les spectateurs d’ici ne remarquaient rien. »). Comme elle ne trouvait pas à Montréal son hôtel idéal pour cette méditation sur la création mettant en vedette Paule Baillargeon, Louise Marleau et Marthe Turgeon, elle jette son dévolu sur le Clarendon… à Québec. « Ce n’était pas de la provocation, mais un choix volontaire : pour certains, ça ne posait pas problème, mais pour d’autres, c’était surprenant. » Ce qui prouvait à son avis « que le cinéma québécois était encore très ancré dans le documentaire, même dans la fiction ».

     

    Regard nouveau sur des paysages familiers

     

    Rien ne fait plus plaisir à Léa Pool que les commentaires de spectateurs montréalais qui affirment redécouvrir leur ville à travers ses films. « J’ai souvent entendu : “Ça prenait ben quelqu’un qui vient de la Suisse pour montrer Montréal de cette façon !”Ça confirme que j’ai un regard… qui est le mien et pas celui des autres. Dans notre métier, on a toujours un petit sentiment d’usurpation. »

     

    Sa plus grande lettre d’amour à Montréal s’appelle toujours À corps perdu (1988), une libre adaptation d’un roman d’Yves Navarre, Kurwenal, transposée en sol québécois. Là encore, avec ses chantiers placardés et ses façades en décrépitude, il émanait de ce portrait de la ville un charme mélancolique, grâce aux images de Pierre Mignot et aux musiques envoûtantes du compositeur argentin Osvaldo Montes. « Le personnage du photographe transporte mon propre regard sur Montréal, et dévoile son âme profonde. »

     

    À l’occasion des fêtes du 350e anniversaire, Léa Pool a participé au film à sketches Montréal vu par… (1991). Dans Rispondetemi, la course folle en ambulance d’une Anne Dorval ensanglantée devient prétexte à un changement de regard. « Je voulais montrer une cité de verre et de béton, avec au centre ce personnage entre la vie et la mort. » Elle admet qu’un Montréal « bombardé » aurait paru étrange dans le cadre d’un hommage !

     

    Alors qu’elle s’apprête à lancer en septembre Et au pire, on se mariera, tourné dans Hochelaga-Maisonneuve, Léa Pool trouve Montréal facile à aimer, mais pas toujours facile à filmer. « Le coût des locations a beaucoup augmenté à cause des productions américaines. Pour chaque déplacement, ça devient de plus en plus difficile. » Cela lui donne-t-il envie de tourner ailleurs ? « J’ai passé plus d’un mois à Berne pour la postproduction de mon dernier film, une ville magnifique protégée par l’UNESCO. A-t-elle plus d’âme que Montréal ? Non. »

    Quels sont les films qui, selon vous, représentent le mieux Montréal ?

    Deux titres me viennent tout de suite à l’esprit : Un zoo la nuit (1987, photo), de Jean-Claude Lauzon, et Jésus de Montréal (1989), de Denys Arcand. Ils sont très différents, mais Montréal est représentée de façon créative et personnelle. Qui a su filmer le mont Royal aussi bien qu’Arcand ? Pas grand monde… D’ailleurs, je devais jouer dans le film aux côtés du cinéaste Georges Dufaux dans la scène au métro Place-Saint-Henri, mais je n’étais pas bien du tout ce soir-là, et finalement on ne voit que Georges. Lui et moi devions former un couple d’Europe de l’Est : Denys nous voyait comme ça !

    La plus belle image de Montréal tirée d’un de vos films ?

    Dans À corps perdu, lorsque le photographe, Kurwenal [Matthias Habich], monte dans la nacelle avec Quentin [Jean-François Pichette] : je ne sais pas si c’est vraiment Montréal, mais on a une belle impression de hauteur, et de liberté. J’ajouterais aussi le panoramique du centre-ville au début de La femme de l’hôtel, avec la voix de Paule Baillargeon.













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