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    Ces films de vos vies

    «Les années de plomb», de Margarethe von Trotta

    Une série où les lecteurs révèlent un coup de cœur cinématographique

    19 juin 2017 |François Lévesque | Cinéma

    Vous êtes tombé dessus par hasard, au club vidéo ou à la télé. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie au ciné. Vous savez, ce film qui vous a marqué.


    L’un des phénomènes les plus fascinants liés au cinéma est celui de l’identification. Présent dans toutes les formes d’art, il est exacerbé dans le 7e grâce aux pouvoirs d’évocation conjugués de l’image, du son et de la dramaturgie. Si le spectateur, le plus souvent, vit cela de manière superficielle, il arrive qu’un film le brasse en profondeur. Un personnage, voire plusieurs, l’aura alors interpellé intimement avec son tempérament, ses dilemmes, ses actions, le faisant plonger dans le film puis lui permettant d’en émerger à la fin, sinon transformé, à tout le moins marqué. Le phénomène d’identification, Linda Frève l’a vécu très fort avec Les années de plomb, de Margarethe von Trotta.

     

    On y suit Juliane et Marianne, deux soeurs qui ont grandi dans l’Allemagne de l’après-guerre, une nation vaincue où le passé nazi n’est pas évoqué, autant par honte que par peur. Autrefois rebelle, Juliane canalise désormais sa soif de compréhension dans son métier de journaliste. Naguère docile, Marianne, à l’inverse, laisse désormais libre cours à son désir de révolte à travers une série d’attentats. Incarcérée, elle reçoit des visites de Juliane.

     

    Devenues étrangères l’une à l’autre, les deux soeurs se rapprochent, étrangement, malgré cette vitre, ce mur invisible, qui les sépare.

     

    Source d’inspiration

     

    « Le film qui me revient spontanément à l’esprit est Les années de plomb, de Margarethe von Trotta, sorti en 1981, mais que j’ai vu vers 1985, je pense, se souvient Linda Frève. C’était au cinéma Cartier, à Québec. J’étais alors une jeune étudiante en histoire à l’Université Laval en pleine ébullition intellectuelle habitée par des idéaux de justice sociale.

     

    C’était le temps où je découvrais Marilyn French, Simone de Beauvoir, Kate Millett, Benoîte Groulx, et les autres qui ont contribué à consolider ma pensée et à mon affirmation féministe.

     

    Le film de Margarethe von Trotta a eu le même effet sur moi. La cinéaste est devenue par la suite une réalisatrice phare que je n’ai jamais perdue de vue. Les modèles féminins qu’elle a présentés dans ce film ont été pour moi une source importante d’inspiration. Deux personnages intègres qui ont choisi des manières opposées de vivre leur révolte.

     

    Mais aussi, deux soeurs solidaires qui se tiennent debout face au pouvoir. C’était une époque de contestation globale et d’affirmation féministe où l’expression terroriste avait un visage différent de celui qui se déchaîne dans notre société actuelle. Je me suis projetée dans ces modèles.

     

    Pourtant, je n’ai jamais revu ce film, mais il est resté gravé dans ma mémoire. »

     

    Enfant de la guerre

     

    Margarethe von Trotta vint au monde à Berlin en 1942, en pleins bombardements. Russe apatride, sa mère, de qui elle garda le nom, l’éleva seule. Des circonstances qui valurent à la future cinéaste de recevoir un passeport « Nansen » (du nom du diplomate norvégien qui le créa), ce qui impliquait qu’elle devait demander un visa pour chacun de ses voyages.

     

    C’est dire que, dès sa naissance, Margarethe von Trotta se sentit étrangère chez elle. Peut-être est-ce là ce qui lui permit, plus tard, d’explorer l’histoire de l’Allemagne avec un mélange unique d’intimité et de distance critique.

     

    Qu’elle opte pour le drame biographique (Rosa Luxemburg, Hannah Arendt) ou la fiction pure (Les années du mur, Rosenstrasse), la cinéaste privilégie volontiers le point de vue féminin.

     

    Lequel est dédoublé dans Les années de plomb, film librement inspiré des soeurs Ensslin, plus spécifiquement Gudrun Ensslin, cofondatrice de la Fraction armée rouge (RAF), organisation terroriste d’extrême gauche.

     

    Idéalisme pernicieux

     

    Dans cette oeuvre lauréate du Lion d’or à Venise, et en dépit de l’empathie manifeste, von Trotta affiche bien cette « distance critique ». Au sujet de l’action de la RAF, elle déclara en 2007 à Libération :

     

    « C’était grotesque : les idéalistes ont exploité les idéalistes. Mais nous étions trop idéalistes pour seulement nous en rendre compte ! »

     

    Quelques années plus tard, dans une entrevue accordée cette fois à Télérama à l’occasion de la sortie de Hannah Arendt, elle précisa au sujet des Années de plomb :

     

    « Leur action était le résultat d’une incompréhension, une révolte cathartique contre leurs parents. Je me suis inspirée du parcours de Gudrun Ensslin, jeune fille modèle devenue cofondatrice de la RAF, et de sa soeur journaliste pour décrire ce silence terrible qui régnait autour du passé nazi. “Les années de plomb” est une expression empruntée à Hölderlin ; le plomb ne désigne pas les années des balles d’armes à feu, comme on le croit quelquefois, mais bien cette chape de plomb des années 1950.

     

    Ceux de ma génération ont vécu avec de la culpabilité et le sentiment d’être victimes à la fois. Je me considère moi-même comme une victime des bombardements, dus certes à ce que mon peuple avait provoqué, mais en tant qu’enfant on ne le sait pas. »

     

    La filière bergmanienne

     

    Dans son ouvrage The Gorgon’s Gaze — German Cinema, Expressionism, and the Image of Horror, Paul Coates propose une analyse du film de von Trotta et parle de la répression du passé comme vecteur principal de la résurgence de l’horreur ; un retour du refoulé sociétal, en quelque sorte. Il compare en outre le film à Persona, d’Ingmar Bergman, qui « ressemble à celui de von Trotta dans sa prédilection pour le dédoublement, la séparation, les enfants morts ou victimisés […] Là où l’Elisabet Vogler de Bergman est réduite au silence par la violence du monde, la Juliane de von Trotta s’ingénie à articuler l’horreur. »

     

    Margarethe von Trotta n’a, en l’occurrence, jamais caché son admiration pour Bergman, affirmant même qu’au tout début de sa carrière, c’est en voyant les films de ce dernier qu’elle comprit ce que pouvait être le cinéma.

     

    Fait intéressant, des années plus tard, Ingmar Bergman désigna Les années de plomb comme l’un de ses films favoris.

     

    Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com

    Jaquette du DVD allemand du film «Les années de plomb»












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