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    Un bon palmarès pour une édition agitée à Cannes

    29 mai 2017 | Odile Tremblay à Cannes | Cinéma
    Le grinçant «The Square», du cinéaste suédois Ruben Östlund, a remporté la plus grande distinction dimanche en clôture du 70e Festival de Cannes. C’est le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar, à gauche sur la photo, qui présidait le jury cette année.
    Photo: Alberto Pizzolli Agence France-Presse Le grinçant «The Square», du cinéaste suédois Ruben Östlund, a remporté la plus grande distinction dimanche en clôture du 70e Festival de Cannes. C’est le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar, à gauche sur la photo, qui présidait le jury cette année.

    Certains bougonneront devant un palmarès consensuel, mais celui-ci fut avant tout éclairé, dans le brouillard d’une cuvée couci-couça, avec, dans le désordre, la plupart des films qu’on prévoyait primés.

     

    Le jury dirigé par Pedro Almodóvar aura avalisé également dimanche soir les thématiques de l’heure dans ses choix ; enfance brisée par l’inhumanité ambiante et dérives de toutes les élites pour mieux mendier les projecteurs des médias. Les meilleurs films de la course témoignaient de l’état d’un monde en train d’exploser et d’imploser.

     

    Alors, cette Palme d’or au grinçant The Square, du Suédois Ruben Östlund, brillante satire des contradictions des nantis de la culture, drapés dans des positions de gauche qu’ils sabordent pour percer, ne fit pas hurler le parterre. « Avec The Square, on explore quelque chose de contemporain : être dans la rectitude politique, expliquait en coulisse aux médias Pedro Almodóvar. Ses personnages vivent une sorte d’enfer à cause de ça. » Ce film, qui pourrait faire un malheur sur nos écrans, mettait le doigt sur les dérives des bien-pensants, avec des gags drôles à hurler.

     

    Consensus tout de même, puisque Almodóvar laissait transparaître sa prédilection pour 120 battements par minute, de Robin Campillo (Grand Prix du jury), vivante chronique parisienne des années sida et aventure collective du groupe militant Act Up Paris. Il avait été encensé par la critique française, qui aurait bien aimé le voir palmé. « Je n’étais qu’un parmi neuf », a soupiré le président du jury. « Parfois, la démocratie, ça craint », a dit de son côté en riant le juré Will Smith.

     

    La controverse Netflix (aucun prix pour les films de cette plateforme au palmarès) a fait long feu. Personne ne songea à dénoncer leur absence, faute de mérites supérieurs à leur accorder.

     

    Il est rare que les lauréats de Cannes se fassent prier pour refaire le voyage afin de monter sur scène cueillir ici leurs statuettes. Mais ni Nicole Kidman (qui remporta le laurier du 70e anniversaire) ni Sofia Coppola pour son prix de la mise en scène à The Beguiled (Les proies), bon huis clos féminin sur fond de de guerre de Sécession, n’ont voulu se déplacer.

     

    « J’ignore si la Palme d’or demeurera aussi importante pour le reste du monde qu’en France dans l’avenir », avançait Pedro Almodóvar. Le cinéaste espagnol semble penser, à raison sans doute, que Cannes est appelé à perdre une part de son aura internationale, pour rayonner avant tout dans l’Hexagone. La double défection féminine hollywoodienne tenait dimanche du signe avant-coureur d’un déclin. Mais c’est d’abord la grosse Amérique qui se détache peu ou prou du continent cannois. Un des favoris, Faute d’amour (Loveless), du Russe Andreï Zviaguintsev, braquant un regard aiguisé et poignant sur un couple en plein divorce et son enfant sacrifié, n’aura remporté que le Prix du jury. Ce film égratignait par la bande la patrie de Poutine en dérive, qui n’a pas volé sa gifle.

     

    « Le cinéma change partout, constatait dimanche le président du jury. On a besoin d’images et de fictions plus que jamais. »

     

    Des prix d’interprétation hautement mérités

     

    Là où l’on craignait des prises de bec au sein de ce jury, Almodóvar affirme qu’il n’y eut pas de sang. Et même si les festivaliers protestèrent au long des jours devant une compétition échevelée, il affirme avoir « ressenti l’impact majeur des oeuvres fortes de cinéma ».

     

    Chose certaine, les deux prix d’interprétation n’ont pas été volés

     

    Malgré les faiblesses du In the Fade, de Fatih Akin, l’Allemande Diane Kruger s’y était surpassée en survivante vengeresse d’un acte terroriste ayant tué fils et mari ; sujet cuisant de l’heure. Elle sut dédier sa statuette à tous les proches des victimes des attentats.

     

    On assista aussi au sacre du fabuleux Joaquin Phoenix, figure de rédemption hantée en tueur à gages qui sauve une petite fille des griffes d’un réseau de prostitution juvénile. Il avait enflammé le You Were Never Really Here, de l’Écossaise Lynne Ramsay. Ce film récolta en outre le Prix du meilleur scénario, décerné ex aequo au Grec Yorgos Lanthimos pour The Killing of a Sacred Deer, grinçante fable surréaliste toujours sur fond d’enfance sacrifiée.

     

    La Caméra d’or, remise au meilleur premier film, toutes catégories confondues, couronna Jeune femme, de Léonor Serraille, projeté dans la section Un certain regard, très apprécié ici, tout comme son actrice Laetitia Dosch, jugée par plusieurs la grande révélation de l’année. Le très délicat Vers la lumière, de la Japonaise Naomi Kawase, boudé par le jury, récolta du moins le Prix oecuménique. Les réalisatrices ont brillé.

     

    Par-delà les grandes fêtes bien arrosées de cette 70e édition, et une compétition qui s’épivardait à travers les genres, le socle du Festival fut ébranlé. La controverse Netflix mit en lumière les mutations de l’audiovisuel et les intérêts du public en train de migrer. Le roi de la fête ne fut-il pas David Lynch avec Twin Peaks, une série télévisée ?

     

    L’édition fut surtout ébranlée par l’attentat de Manchester et celui perpétré chez les coptes égyptiens — moins médiatisé faute de viser des Occidentaux, honte à nous ! — comme par des mesures de sécurité gigantesques nous tendant le miroir de privilégiés à protéger, comme dans le film suédois palmé. Cette cohorte d’hommes en uniformes plombait par ailleurs l’atmosphère de la Croisette. La planète cinéma a dansé sur un volcan avec égoportraits en majesté, mais tous ces clivages peuvent-ils longtemps durer ? Cannes semble, sur plusieurs points, à la croisée des chemins.

     

    Il n’est pas innocent que le coup de poing de ce festival soit venu de l’installation en réalité virtuelle d’Alejandro González Iñarritu, Carne y Arena, laquelle faisait vivre de l’intérieur les affres des migrants traversant illégalement la frontière mexicano-américaine. Le mur que Donald Trump veut renforcer avait soudain cessé d’être une abstraction. Il faut des électrochocs pour secouer les bonnes consciences anesthésiées.
     

    Notre journaliste séjourne à Cannes à l’invitation du festival.












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