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    Cannes sous le signe de la fuite

    19 mai 2017 | Odile Tremblay à Cannes | Cinéma
    Le cinéaste russe Andrey Zvyagintsev explore le thème des personnages qui s’évanouissent dans le décor.
    Photo: Loic Venance Agence France-Presse Le cinéaste russe Andrey Zvyagintsev explore le thème des personnages qui s’évanouissent dans le décor.

    Cannes perdrait-il sa charge symbolique ? Les chiffres ne mentent pas, qui tombent avec brutalité. Tenez ! La belle Monica Bellucci eut beau, en soirée d’ouverture mercredi soir, dévoiler ses charmes et embrasser l’humoriste français Alex Lutz à bouche que veux-tu, la cérémonie retransmise sur Canal Plus n’a pas attiré grand monde : 400 000 spectateurs et des poussières en France, la moitié moins que l’an dernier. En 2014, ils étaient plus d’un million de Français scotchés devant leur petit écran pour admirer les belles de nuit et les acteurs ténébreux gravir les fameuses marches.

     

    Est-ce la fin d’une forme de chic, d’un rêve collectif en art et en strass ? Le désenchantement de l’Occident, la chute des repères mènent vers un futur inconnu qui angoisse les créateurs. Ici, on prend le pouls du monde.

     

    Comme André Téchiné avec ses Fantômes d’Ismaël, le Russe Andrey Zvyagintsev, grand cinéaste de Léviathan, d’Elena et du Retour, explore le thème des personnages qui s’évanouissent dans le décor. Même le Wonderstruck de Todd Haynes met en scène des enfants qui fuguent. Parfois, ceux qui restent derrière en sont tout chamboulés.

     

    C’est sur une note de tragédie que le brûlant Nelyuboy (Faute d’amour) aborde la fuite en avant. Quel formidable cinéaste que ce Zvyagintsev au nom imprononçable ! Dans sa facture, il se fait ici moins flamboyant qu’à travers Léviathan, collé à sa veine intimiste, avec une clairvoyance aiguisée au scalpel.

     

    Universel à la manière de l’Iranien Asghar Farhadi dans Une séparation, mais avec la violence et la mélancolie russes et une atmosphère de fin du monde appréhendée. C’est d’un divorce qu’il s’agit ici, avec, au milieu, un enfant de 12 ans dont les parents en guerre veulent se débarrasser pour mieux refaire leur vie.

     

    Oui mais voilà ! En les entendant avouer qu’ils le placeront à l’orphelinat, le petit se sauve. Et des battues s’organisent. Les parents, au départ indifférents, se sentent soudain fouettés par son absence. Ils paieront cher leurs petits bonheurs reconstitués : avec des remords mal digérés, des peurs vagues, des doutes écartés comme des mouches.

     

    En creux : le portrait d’une Russie aux abois, au bord de l’effondrement moral, sous le règne d’un individualisme aveugle, se dessine avec une férocité qui ne force jamais le trait. Du grand art. Avec de solides jeux d’acteurs : Maryana Spivak (la mère si dure, elle-même élevée sans amour) et Alexey Rozin (le père, lâche et mou) nous entraînent dans la spirale de la déshumanisation.

     

    Le tout sur des cadrages impeccables et des surimpressions magiques de pluie tombant sur le triomphe du matérialisme sans joie. Andrey Zvyagintsev s’impose comme le grand cinéaste critique contemporain d’une Russie qui ressemble étrangement à notre Occident tout entier, vodka en plus. On espère ce Faute d’amour au palmarès.

     

    Par la voie des airs

     

    Parlant de fuite, les cinéastes de Cannes témoignent évidemment des migrants en déroute à travers l’Europe. Un film hongrois, La lune de Jupiter de Kornei Mundruczo, aborde la question de façon inédite, alors qu’un jeune Syrien se découvre un pouvoir de guérison et d’envol, tournoyant dans les airs après qu’un policier lui eut tiré dessus. Un ange plane dans l’espace en regardant la terre sanglante, sur caméra de proximité qui rappelle un peu celle de son compatriote Laszlo Nemes dans Le fils de Saul.

     

    Cette nouvelle proposition hongroise nous épate durant la première heure. Les liens du miraculé avec un médecin séduisant et vénal (merveilleux Merab Ninidze) deviennent tordus, le cauchemar des camps de déportés se monnaie comme les vies humaines contre pièces sonnantes.

     

    Hélas ! le cinéaste égare ensuite son souffle en des poursuites redondantes qui brisent les mystères et partent dans tous les sens. La lune de Jupiter s’est fait huer et applaudir par la presse cannoise. Preuve qu’elle nous a d’abord touchés.

    Odile Tremblay est à Cannes à l'invitation du Festival.













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