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    Ces films de vos vies

    «Françoise Durocher, waitress», d’André Brassard

    Une série où les lecteurs révèlent un coup de cœur cinématographique

    15 mai 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Photo de la jaquette créée par Imavision pour un coffret en hommage à Michel Tremblay
    Photo: Office national du film Photo de la jaquette créée par Imavision pour un coffret en hommage à Michel Tremblay

    Vous êtes tombé dessus par hasard, au club vidéo ou à la télé. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie au ciné. Vous savez, ce film qui vous a marqué.


    Elles sont 24 comédiennes, et un comédien, à incarner autant de serveuses à bout, en mal de tout. Elles servent des clients, et sans doute des maris et des enfants, qu’on ne voit jamais. Dans Françoise Durocher, waitress, elles représentent chacune une facette différente de la même femme aliénée par la déconsidération ordinaire. Cette première incursion au cinéma d’André Brassard et de Michel Tremblay est le coup de coeur de Martin B. Landry, gestionnaire en doublage et en production de bandes-annonces.

     

    Elle est imposante, la distribution du court métrage d’une demi-heure paru il y a 45 ans cette année : Odette Gagnon, Rita Lafontaine, Christine Olivier, Louisette Dussault, Sophie Clément, Luce Guilbeault, Michelle Rossignol, Frédérique Collin, Carmen Tremblay, Hélène Loiselle, Amulette Garneau, Monique Mercure, Mirielle Lachance, Sylvie Heppel, Denise Proulx, Denise Morelle, Ève Gagnier, Anne-Marie Ducharme, Katerine Mousseau, Véronique Le Flaguais, Angèle Coutu, Denise de Jaguère, Suzelle Collette, Huguette Gervais, et Normand Morin.

     

    Filmées face caméra en témoignages directs, ou à l’oeuvre dans de vrais restaurants, ou encore en choeur grec sur fond noir, elles utilisent leur gouaille comme une armure qui, souvent, se fissure.

     

    Présentée à l’issue d’un beau travelling avant, la serveuse jouée par Rita Lafontaine est en larmes, silencieuse, le regard douloureux. Qu’a-t-elle ? Qu’ont-elles toutes ?

     

    Une visite marquante

     

    « Les détails sont un peu flous, mais en 1989, j’ai quitté Sherbrooke et je suis “descendu” à Montréal pour visiter des amis. L’un d’eux avait insisté pour que j’aille voir l’expo Cité-ciné, présentée au Palais de la civilisation [maintenant le Casino]. J’ai été emballé !

     

    Je me souviens avoir été autant ébloui par les écrans géants où on projetait des extraits de films que perturbé par le nombre de références qui m’échappaient. Moi qui voyais déjà pourtant tellement de films, je me disais que je n’aurais pas assez d’une vie pour rattraper tout ce qui manquait à ma culture cinématographique.

     

    De cette visite marquante, il y a un film qui est clairement ressorti du lot : Françoise Durocher, waitress. Dans un segment consacré à Montréal, plusieurs clips tirés du film, dont je n’avais jamais entendu parler, m’ont conquis. Or, à cette époque, il était difficile de voir ou d’acheter des films une fois la sortie en salle complétée, et que dire de films expérimentaux comme cette oeuvre de Michel Tremblay et André Brassard.

     

    Quelques années plus tard toutefois, mon ami Luc [alias Mado Lamotte] m’a offert le film en VHS et ma vie en a été transformée ! Je pouvais enfin le voir au complet et le partager avec mes amis. Je l’ai maintenant en version numérique et j’en ai appris chaque réplique, que je cite au besoin presque chaque jour de ma vie.

     

    Parce qu’aller en Floride l’été, moé j’trouve ça niaiseux ! »

     

    Brassard et Tremblay

     

    Joint pour cet article, André Brassard rappelle qu’il s’agissait, à la base, d’un hommage dénué d’ironie. « J’avais une faim très grande de cinéma. J’avais été spectateur depuis près de dix ans et j’avais “décidé” que c’était mon tour. » Le déclic s’est fait à la création de Demain matin, Montréal m’attend, pendant le prologue qui propulse Louise vers la ville, entourée de 20 waiters et waitresses, poursuit-il. « Avec Tremblay, on avait déclaré que deux “archétypes” de notre société étaient les belles-soeurs et les waitresses. À cette époque, nos lieux de rencontres étaient les restaurants : le Sélect ou le Mont-Royal BBQ. C’est pour ça que le film est dédié “À toutes les waitresses fines”. Comme nous étions hot à ce moment-là, il m’a suffi d’un rendez-vous à l’ONF pour que le projet ait le feu vert. »

     

    André Brassard envisageait d’emblée une oeuvre chorale, forme alors inusitée dans le cinéma québécois, de préciser à son tour Michel Tremblay. « Il a eu l’idée de tourner un film à la gloire des serveuses du Québec à partir d’un trio de ma pièce En pièces détachées, se souvient-il. J’ai donc rapaillé des textes existants, j’en ai écrit de nouveaux. […] Tout a été fait dans la joie et la bonne humeur. Mais les serveuses — en tout cas celles de Montréal — l’ont mal pris et nous avons eu beaucoup de difficulté à nous faire servir dans les restaurants pendant des mois après le passage du film aux Beaux dimanches ! »

     

    Continuer d’avancer

     

    « J’ai toujours été pauvre, j’ai toujours tiré le diable par la queue, mais je veux que ça change », dira la Françoise de Rita Lafontaine. Ce désir de s’élever au-dessus de sa condition — de waitress mais aussi de femme — agit comme un leitmotiv.

     

    La veille de la télédiffusion en octobre 1972, Robert Guy Scully écrivait dans Le Devoir : « Quant à la bonne volonté bonasse de Denise Proulx, ou le calme de la “contre-maîtresse” Hélène Loiselle, ou l’assurance un peu fraîche de Katerine Mousseau, personne ne se trompe là-dessus : ce sont des moyens de défense, pris par des femmes qui ont honte de leur état, de leur rôle dans la vie. »

     

    Toutes les déclinaisons de Françoise veulent s’en sortir, s’émanciper. Être indépendante. C’est parfois un rêve qu’on devine illusoire, mais parfois aussi une probabilité, à force de courage et d’entêtement. La version de Rita Lafontaine constitue le meilleur exemple de ce second cas de figure : elle fera sa vie sans son ex, se fera avorter et continuera d’avancer.

     

    Le dernier mot à Françoise

     

    Robert Guy Scully prédisait en outre, non sans amusement anticipé, une avalanche de protestations. Il y en eut. Dans La Presse, un lecteur se fendit d’une lettre ouverte à la rhétorique… imagée.

     

    « Michel Tremblay est sûrement un artiste incomparable mais dans un art un peu particulier : celui de la défécation. Une défécation monstre, constante et complète puisqu’elle se manifeste à tous les niveaux, pour ainsi dire — physique, intellectuel et moral… et linguistique, bien sûr, linguistique ! […] À l’occasion, on l’imagine volontiers délaissant la défécation pour lui préférer un bon bouilli d’abcès suppurants, arrosé d’une sauce au vomi et relevé de quelques délicats blasphèmes. Comme quoi tous les goûts sont dans la nature, n’est-ce pas ? »

     

    Ils le sont. À preuve : le jury des Canadian Film Awards (Génie) décerna au film les prix du meilleur scénario, du meilleur film dramatique pour la télévision, et de la meilleure réalisation.

     

    Comme dirait la Françoise impérieuse d’Hélène Loiselle : « Toé, mange ton poulet pis ferme-toé. »













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