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    Cinéma

    De l’autre côté du pire

    Avant d’aller voir le film Patients de Grand Corps Malade, adapté de son livre éponyme (coréalisé avec Mehdi Idir), j’étais tombée sur une scène-choc devant la station de métro : un homme blessé, le visage ensanglanté, étendu par terre, attendait l’ambulance sans qu’on sache comment il s’était amoché ni quelles séquelles il allait en conserver.

     

    Juste un flash urbain cuisant, attrapé au détour, comme un bruit de la rue.

     

    Plus tard, les images du film sur la réadaptation de grands traumatisés se confondaient pour moi avec celles de l’homme blessé dont le sang rouge teintait l’asphalte.

     

    Tout va bien pour quelqu’un, et paf, la catastrophe ! les sirènes ! Une existence vient peut-être de basculer. Ou pas. On se projette, forcément…

     

    Je la connaissais, la trajectoire médicale de Grand Corps Malade, alias Fabien Marsaud, racontée dans le film. D’ailleurs, le slameur français est venu à Montréal en reparler la semaine dernière pour la tournée de promotion. Son livre-témoignage, publié d’abord en 2012, ressortait du coup dans nos librairies, concis, plein d’humour et de gravité survolée. En préface, son texte Je dors sur mes deux oreilles donne le ton : « J’ai constaté que la douleur était une bonne source d’inspiration / Et que les zones d’ombre du passé montrent au stylo la direction. »

     

    Ce Grand Corps Malade-là, au nom totémique tiré de sa haute taille et du plongeon en piscine peu profonde qui l’estropia, y raconte son premier séjour en centre de rééducation.

     

    Dépasser le malaise

     

    Le film est très collé au livre donc. En fond de scène : des couloirs, des chambres d’hôpital et des gens confinés au fauteuil qui ont la force de rigoler, et certains jours, vraiment pas. Le tout, sur une amourette désormais accentuée, des farces plus vaches, des patients aux profils d’ados attardés, en fauteuil mais aux silhouettes élancées, aux beaux visages télégéniques.

     

    Sinon, le ton pudique, sans pathos, garde la distance devant l’horreur de la dépendance des patients pour leurs besoins intimes, leur hantise de ne jamais se remettre sur pied, la tentation du suicide qui rôde.

     

    Ils seront dans le regard des autres — un vétéran du fauteuil l’explique au nouveau — des handicapés d’abord, appelés à ramer pour imposer leur individualité.

     

    Patients, plus télévision que cinéma dans sa mise en scène, va bien marcher en salles, c’est sûr. Son thème touche des fibres profondes et obscures qui remuent l’inconscient collectif.

     

    On le constate dans les festivals : les films abordant le monde des handicapés résilients, en général primés aux palmarès, affichent des records de popularité. Est-ce parce que des bien portants, incapables de regarder une personne handicapée dans les yeux, peuvent enfin dépasser leur malaise, assis devant l’écran ? Parce qu’ils se rassurent en songeant qu’on trouve toujours plus mal pris que soi ? Parce qu’un chant d’espoir et d’humanité, servi en filigrane, vient apaiser en partie leurs angoisses ? Tout ça sans doute. Par admiration aussi.

     

    Quelques papiers griffonnés

     

    Grand Corps Malade se produit souvent ici, et les Québécois l’ont adopté comme un des leurs. Pas juste pour les mots inspirés de sa poésie scandée, mais pour son parcours entier. Il faut bien se trouver des modèles, et ce gars-là, voué à une carrière sportive coupée net, qui réapprit à marcher en déjouant les pronostics de ses médecins, est une leçon de vie à lui tout seul. « Y’a des rescapés partout. J’suis qu’un exemple, ça va sans dire », slame-t-il dans son texte Mental. Disons qu’il s’en est mieux sorti que d’autres, force psychique aidant.

     

    N’eût été cet accident, un artiste n’aurait pas émergé sur scène avec des textes allumés, mais Fabien Marsaud aurait joué du basketball ou enseigné le sport à haut niveau. Sa poésie a poussé sur le lit d’une grande épreuve. Ça inspire, forcément.

     

    On aime aussi qu’il se laisse féconder par les lieux de ses passages. Ainsi dans À Montréal : « Niveau architecture, Montréal c’est un peu n’importe quoi / Y’a du vieux, du neuf, des clochets, des gratte-ciel qui s’côtoient / Mais j’aime cette incohérence et l’influence de tous ces styles / J’me sens bien dans ces différences, j’suis un enfant de toutes les villes. »

     

    Généreux, en plus, Grand Corps Malade, qui se produit avec tant d’autres artistes, en conviant toutes les générations à sa table.

     

    Pour l’album collectif Il nous restera ça en 2015, il avait invité une dizaine d’auteurs (dont Charles Aznavour, Renaud, Jeanne Cherhal, Richard Bohringer et notre Fred Pellerin national) à offrir des poèmes pour les slamer à côté des siens, sous musiques de Babx et d’Angelo Foley. Et le résultat, formidable, donnait envie de voter pour la création à leurs côtés :

     

    « Quand on sera tous endormis par les discours des marchands de sable / Et qu’on n’aura que nos utopies pour raconter nos propres fables / Il nous restera ça / Quelques papiers griffonnés, quelques rimes à enrichir / À la face d’un monde hanté par un futur sans avenir », lançait-il comme un voeu qui explose dans la nuit.













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