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    Ces films de vos vies

    «La grande illusion», de Jean Renoir

    Une série où les lecteurs révèlent un coup de cœur cinématographique

    Affiche originale du film «La grande illusion», de Jean Renoir
    Photo: Distribution R.A.C. Affiche originale du film «La grande illusion», de Jean Renoir

    Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision ou l’avez choisi par dépit au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie au cinéma. Vous savez, ce film qui vous a marqué.


    On dit souvent que le cinéma, à l’instar de la littérature, permet de voyager tout en restant chez soi. Qu’on se résigne à cet expédient faute de moyens ou, au contraire, qu’on le choisisse afin d’être dépaysé dans le confort du foyer, le cinéma demeure une formidable fenêtre ouverte sur le monde. Le plus beau, c’est qu’il ne tient qu’au cinéphile de décider de l’étendue du panorama qu’il souhaite découvrir. Lorsque, enfant, elle tomba à la télévision sur le film La grande illusion, de Jean Renoir, Micheline Jourdain poussa tout grand les volets et s’en trouva changée à jamais.

     

    Sorti en 1937, soit deux ans avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, La grande illusion se déroule pendant la Première Guerre mondiale. Divisé en trois actes, le film s’attarde aux interactions entre quatre hommes : le lieutenant Maréchal (Jean Gabin), le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay), et le lieutenant Rosenthal (Marcel Dalio), trois Français, et l’Allemand von Rauffenstein (Erich von Stroheim), un commandant qui deviendra capitaine.

     

    De camps de prisonniers en tentatives d’évasion, les quatre hommes sympathisent. Boëldieu et von Rauffenstein, deux aristocrates, se vouent un respect mutuel particulier sous l’oeil parfois perplexe de Maréchal et de Rosenthal, respectivement mécanicien et couturier.

     

    Cette guerre lointaine

     

    « Fin des années 1957 — Nous étions une famille ouvrière de Maisonneuve, comme disait mon père qui y était né lorsque c’était encore une ville ; nous n’étions pas riches, relate Micheline Jourdain.

     

    Je ne sais plus si le congé des Fêtes s’était avéré défavorable aux activités extérieures, mais il se trouve que j’ai passé des heures devant la télévision. En remplacement des émissions habituelles annulées à cause de la grève des réalisateurs, les patrons de Radio-Canada avaient décidé de diffuser des films en continu : beaucoup de comédies musicales américaines et, surtout, beaucoup de films français.

     

    Ma mère, qui était sortie de son école du “Faubourg à m’lasse” en 5e année, avait développé une passion pour le cinéma. Elle allait depuis la fin de son adolescence au théâtre Arcade voir des films français. Si bien qu’au cours de cette grève, elle était particulièrement à l’affût de films avec ses vedettes préférées, les Pierre Fresnay et les Jean Gabin notamment. Elle me racontait tous les rôles qu’ils avaient tenus et toutes les histoires d’amour tragiques qu’ils avaient tournées.

     

    C’est dans ce contexte, alors que je développais moi-même une passion pour le cinéma, que j’ai vu le film de Jean Renoir La grande illusion. Le beau Gabin et l’élégant Fresnay y côtoyaient un personnage à la fois étrange et mystérieux, un officier allemand au corps raide moins à cause de son uniforme de Prussien qu’en raison d’une blessure de guerre au cou. Le grand Erich von Stroheim le personnifiait. Le nom même de cet acteur frappait l’imaginaire d’une petite francophone qui n’avait pas encore voyagé au-delà du boulevard Saint-Laurent.

     

    Le film a aussi attiré mon attention sur cette guerre lointaine. À 11 ans, je n’ai pu saisir tout le sens des dialogues et tout le contexte historique du film. Il a pourtant allumé mon intérêt pour l’histoire du monde et pour les idées pacifistes.

     

    Je ne peux que souhaiter, aujourd’hui, que le cinéma et la télévision permettent aux jeunes de chercher à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent. »

    Photo: National Board of Review Magazine Une scène tirée de «La grande illusion»
     

    Des éloges et un couac

     

    Sans être présomptueux, on peut supputer que Jean Renoir aurait été ravi de lire le témoignage de Mme Jourdain. En effet, à l’occasion de la sortie de son film aux États-Unis, le cinéaste français déclara : « Parce que je suis pacifiste, j’ai réalisé La grande illusion. »

     

    Des propos sans équivoque. Outre qu’il suggère que l’amitié est possible entre nations momentanément ennemies, Renoir rejette le sentiment antisémite qui gangrenait déjà, à l’époque, la patrie de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

     

    Comme il le fait dire à Maréchal lorsque ce dernier s’adresse à Rosenthal, qui est juif : « Tu vois, on est différents, et pis, bah, on est copains, quoi… »

     

    Des paroles peu banales en 1937 dans la bouche de l’acteur français le plus populaire. Le message ne plut pas à tous. Dans son pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre, Louis Ferdinand Céline dénonça La grande illusion avec véhémence, affirmant qu’il était invraisemblable qu’un juif, Rosenthal en l’occurrence, soit aussi sympathique.

     

    André Bazin, à l’inverse, comptait parmi les plus ardents défenseurs du film. En 1958, il écrivit dans Le Parisien libéré :

     

    « Le génie de Renoir, c’est de nous proposer les plus importantes vérités sociales et morales sans jamais tomber dans le film à thèse. Et pourtant Renoir dit bien ce qu’il veut dire : les classes divisent les hommes plus réellement que les frontières. Mais ces divisions de classes elles-mêmes ne résistent pas au besoin d’amitié et de fraternité. »

     

    Quelle illusion ?

     

    L’un des films les plus importants de l’histoire du cinéma, cet autre chef-d’oeuvre du réalisateur de La règle du jeu en intrigua plusieurs, au fil des décennies, avec son titre quelque peu cryptique. Dans son ouvrage La grande illusion : le musée imaginaire de Jean Renoir, Luc Vancheri explique :

     

    « Film de son temps qui prend résolument position face à la crise politique et morale que traversent la France et l’Europe de 1937, La grande illusion n’en est pas moins un film à contretemps qui s’oppose au pessimisme d’une époque qui se sent menacée jusque dans ses fondements historiques et culturels […] On s’est beaucoup demandé comment comprendre l’illusion qui donne son titre au film de Renoir. On y a vu tour à tour un universalisme désenchanté, un rêve politique déçu, une fraternité contrariée, un pacifisme amer. Lucide, Rosenthal confie à Maréchal que cette guerre est loin d’être la dernière et qu’il se fait des illusions si c’est à cela qu’il pense. L’histoire devait lui donner raison. »

     

     

    Manifestez-vous

     

    Quel est votre film coup de coeur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu ? En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.

     













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