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    Ces films de vos vies

    «Persona», d’Ingmar Bergman

    Une série où les lecteurs révèlent un coup de coeur cinématographique

    24 avril 2017 |François Lévesque | Cinéma
    Affiche originale du film Persona du réalisateur Ingmar Bergman
    Photo: United Artists Affiche originale du film Persona du réalisateur Ingmar Bergman

    Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision ou l’avez choisi par dépit au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie au cinéma. Vous savez, ce film qui vous a marqué.


    Selon l’état dans lequel on se trouve, il arrive qu’on ait envie de voir un type bien précis de films : quelque chose de léger qui relaxe, ou de plus costaud qui stimule. En pareilles circonstances, on sait souvent d’office quel titre on veut regarder. Plus rares sont ces occasions où c’est par hasard que l’on tombe sur un film qui, contre toute attente, s’avère être exactement celui qu’on devait voir. Celui qu’on avait besoin de voir. Charles Bolduc, lecteur de Chicoutimi, vécut un tel moment de fulgurance devant Persona, d’Ingmar Bergman.

     

    L’intrigue se résume en peu de mots : dans une résidence au bord de la mer, Alma, une infirmière, veille sur une actrice, Elizabeth, qui s’est murée dans le silence.

     

    À mesure que croît la complicité entre les deux femmes, leurs personnalités fusionnent… À moins qu’elles ne fassent qu’une depuis le commencement ?

     

    Bas les masques

     

    « C’était en 2002, se souvient Charles Bolduc. Je venais de terminer, en juillet, la rédaction d’un mémoire de maîtrise sur l’oeuvre du philosophe danois Sören Kierkegaard. J’avais du temps devant moi avant le début, en septembre, de mon contrat de moniteur de langue à Terre-Neuve.

    Quelques semaines auparavant, un ami m’avait prêté une cassette VHS avec différents films de réalisateurs alors inconnus pour moi. Accaparé par ma rédaction, et un peu rebuté par ces noms qui ne me disaient absolument rien, je n’avais pas encore pris le temps de leur donner une chance. Voilà cependant qu’un soir, je me suis senti d’attaque et me suis décidé à regarder le premier d’entre eux, Persona, d’un certain Ingmar Bergman. Ce fut pour moi une révélation.

     

    D’abord, j’ai été complètement happé par ce huis clos entre deux femmes, où l’une est chargée de s’occuper de l’autre qui essaie de se déprendre, en se réfugiant dans le silence, de tous les masques — au propre (elle est comédienne) comme au figuré — qu’elle a portés dans sa vie. Mais cet univers scandinave qui m’est apparu si familier m’a aussi révélé ce que j’étais devenu au cours de ces années.

     

    Tous ces enjeux abordés dans le film — la quête d’authenticité avec son lot d’angoisse, la difficulté d’exprimer ce que l’on est et ce que l’on ressent par des mots, les différentes formes de rapports plus ou moins sincères à l’autre —, j’ai eu l’impression de les comprendre et de les éprouver intimement, comme si ce qui était projeté explicitait ce qui se jouait en moi.

     

    J’en avais maintenant en quelque sorte la preuve : les années passées dans la pensée de Kierkegaard m’avaient définitivement marqué, formé, rendu sensible à ce qui, auparavant, m’aurait échappé. »

     

    Titre de rechange

     

    Le titre Persona, depuis la sortie du film en 1966, est devenu l’un des plus connus des cinéphiles. Fait intéressant, il s’en fallut pourtant de peu pour qu’Ingmar Bergman en choisisse un autre. En effet, il souhaitait l’intituler Cinematographie, mais son producteur l’en dissuada.

     

    Persona, titre de rechange, se voulait une référence au terme latin qui renvoie aux masques que portaient les acteurs au temps de l’Antiquité. On ne manque pas de penser aux propos de Charles Bolduc en lisant ceux de Bergman, qui déclara à l’époque : « Le film portera sur les masques et les attitudes des gens. »

     

    À cet égard, comme on l’a d’emblée suggéré, l’une des lectures qu’il est possible de faire de Persona est qu’Alma n’est qu’une projection d’Elizabeth. Elizabeth est l’actrice, la personne, et Alma est le rôle, la persona, en somme.

     

    Alma, que le conjoint d’Elizabeth « méprend » pour cette dernière lors d’une visite nocturne… Alma, qui insiste pour dire qu’elle est « elle-même »… Alma, qui part dans une séquence où la présence d’une équipe de tournage est révélée…

     

    Le personnage disparaît, la comédienne reste.

     

    Paysage mental

     

    Si l’on en croit Bergman, Persona lui sauva la vie. Alternant depuis ses débuts théâtre et cinéma, Bergman vécut une crise professionnelle majeure lorsqu’il quitta son poste de directeur du Théâtre dramatique royal de Stockholm. Cette cassure dans sa pratique jusque-là harmonieuse des deux formes d’art l’ébranla.

     

    Victime d’une double pneumonie, il subit une longue hospitalisation au cours de laquelle il eut l’idée de Persona. Elizabeth et sa psyché fracturée, une « projection » de Bergman ?

     

    Ce qui est certain, c’est que le cinéaste aborda ce film-là comme aucun de ses précédents. Dans Les Inrockuptibles, Christophe Derouet décrit l’assemblage impressionniste d’images qui ouvre Persona, et qui met la table pour ce qui demeure, un demi-siècle plus tard, une expérience cinématographique unique.

     

    « Un écran blanc. Une scène de film muet où un homme en chemise de nuit hésite entre deux personnages incarnant la vie et la mort, une mygale, une forêt enneigée, des mains que l’on cloute, la bouche d’un homme plein écran et un enfant qui touche d’immenses photos d’une femme projetées sur un mur… Ce sont les symboles ou les images du fantastique paysage mental que Bergman met en oeuvre dans ce film. »

     

    En toute liberté

     

    Dans son ouvrage Ingmar Bergman’s Persona, Lloyd Michaels rappelle par ailleurs que c’est autant à une introspection personnelle que professionnelle que le cinéaste se livra. Ce faisant, il questionna, et repoussa, les limites de sa propre création.

     

    « [Persona] a rapidement été reconnu comme un chef-d’oeuvre autoréflexif, exposant une narration cinématographique en cours de création. Des discussions ultérieures ont porté sur sa nature emblématique en tant que métafilm ou sur sa façon novatrice de dépeindre une tension psychologique en associant un personnage parlant et un muet. Les références contextuelles s’en sont surtout tenues à la condition et à l’état d’esprit de Bergman au moment où le film a été conçu. Mais Persona décrit également une exploration esthétique entreprise de manière très consciente par son créateur. »

     

    Il en résulta l’une des rares oeuvres dont Ingmar Bergman se montra satisfait, déclarant :

     

    « Je sens aujourd’hui que dans Persona je suis arrivé aussi loin que je peux aller. Et que j’ai touché là, en toute liberté, à des secrets sans mots que seul le cinéma peut découvrir. »

     

    Manifestez-vous

     

    Quel est votre film coup de cœur ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu ? En 250 mots environ, la parole est à vous à l’adresse cesfilms@ledevoir.com.

     












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