Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous

    Les amitiés brisées de Cézanne et Zola

    Danièle Thompson plonge dans la relation compliquée de ces monstres sacrés

    15 avril 2017 | Odile Tremblay à Paris | Cinéma
    Guillaume Gallienne (Paul Cézanne) et Guillaume Canet (Émile Zola) s’étaient déjà donné la réplique en 2004.
    Photo: Magnolia Films Guillaume Gallienne (Paul Cézanne) et Guillaume Canet (Émile Zola) s’étaient déjà donné la réplique en 2004.

    Quand Danièle Thompson a sollicité Guillaume Gallienne en lui demandant d’incarner l’écrivain Émile Zola dans son film Cézanne et moi, l’auteur et interprète du long métrage Les garçons et Guillaume, à table ! a voulu lui prouver que le rôle de Cézanne, plus bourru, lui conviendrait mieux. « J’avais tendance à lui offrir un rôle d’intello, mais pour me prouver son point de vue, il s’est métamorphosé devant mes yeux, comme avec des effets spéciaux,explique la cinéaste. Il bougeait en devenant quelqu’un d’autre que lui. Je lui ai fait confiance. Il a joué Cézanne. »

     

    Guillaume Gallienne, abonné aux figures d’ambiguïté sexuelle, venait de camper Lucrèce Borgia à La Comédie-Française durant trois ans. « J’avais besoin de retrouver mes couilles, précise-t-il. J’ai appris en jouant Cézanne que je m’aimais bien en homme, avec des poils rugueux. »

     

    Guillaume Canet est devenu de son côté Émile Zola. Les deux Guillaume s’étaient déjà donné la réplique en 2004 dans Narco de Gilles Lellouche et Tristan Aurouet. « On s’est servis de nos différences, précise Guillaume Gallienne. Nous nous sommes connus à 18 ans dans nos cours de théâtre. »

     

    Danièle Thompson, scénariste et cinéaste, fille de Gérard Oury (elle a coécrit avec lui La grande vadrouille), menait une carrière de réalisatrice de comédies à succès (La bûche, Fauteuils d’orchestre, etc.), mais en 2013, l’échec de son film Des gens qui s’embrassent lui a donné l’envie de marquer un temps d’arrêt.

     

    « J’ai lu un article dans un journal qui parlait de l’amitié de jeunesse, puis de la rupture d’Émile Zola et de Paul Cézanne, découvrant cette histoire qui m’est apparue romanesque. J’ai décidé de plonger dedans, mais avec la fiction, on prend des libertés. Celle de les réconcilier à l’âge adulte, par exemple. En fait, ils sont restés brouillés. »

     

    Monstres sacrés

     

    L’auteur de J’accuse avait publié le roman L’oeuvre en 1886, avec une figure de peintre maudit ressemblant à Cézanne comme un frère. « Les auteurs sont sans foi ni loi, déclare la cinéaste. Ils vendraient leur mère. Zola a vendu Cézanne. Le passage où le peintre entend ce qu’une bande de personnes disent de lui est d’une pure cruauté. Le personnage se pendra plus tard devant sa toile inachevée. » Des amitiés se détruisent pour moins que ça.

     

    Paul Cézanne était un fils de famille qui renia son milieu, et ne put vivre financièrement à l’aise qu’après la mort de son père. Émile Zola était le fils d’un homme ruiné, qui s’était bâti tout seul. C’est au collège d’Aix-en-Provence que les deux garçons s’étaient liés. Le fait de capter leurs liens avant qu’ils ne deviennent des monstres sacrés (pour Cézanne, c’est arrivé de façon posthume) les humanisait aux yeux de la cinéaste. Tout est vu à travers le regard de Cézanne, l’artiste rejeté.

     

    « Ce sont deux personnages fascinants, dit Danièle Thompson. Ils n’étaient pas faits pour s’entendre, mais ont longtemps correspondu. Cézanne admirait Zola et Zola le voyait comme un génie avorté. »

     

    Pour entrer dans la peau de Cézanne, Guillaume Gallienne a rencontré le peintre marseillais Gérard Traquandi, qui lui a conseillé de tâter du pinceau. « Il m’a fait prendre conscience de mes défauts : “Tu veux remplir trop vite”, disait-il. Ça m’a beaucoup servi. Il faut y mettre de la patience. C’est extraordinaire à quel point Cézanne a pu gommer sa première manière. Dans ses premières toiles, l’épaisseur de la peinture est de huit centimètres. À la fin, c’est une épure, il va droit à l’essentiel. Il avait toujours rêvé de peindre comme Zola écrivait, désirant imiter le pire du naturalisme, mais en partant à l’autre extrémité du spectre, il s’est trouvé. »

     

    Vivre au XIXe siècle

     

    Danièle Thompson déclare avoir vécu durant trois ans au XIXe siècle. « C’était plutôt agréable. J’adore la peinture de Cézanne, tous ces tableaux rejetés par les critiques, les institutions, je les vois maintenant d’un autre oeil. Il était en avance sur son temps, a inspiré le cubisme, la peinture abstraite. »

     

    Ils ont tourné plusieurs scènes in situ : dans le jardin de Zola à Médan, dans la maison paternelle au Jas-de-Bouffan, d’autres à Paris et à Aix-en-Provence. Pour l’esthétique du film, la cinéaste et son directeur photo, Jean-Marie Dreujou, se sont inspirés du Van Gogh de Maurice Pialat, du Déjeuner sur l’herbe de Jean Renoir, de La leçon de piano de Jane Campion comme de The Age of Innocence de Scorsese, cherchant la lumière, la vie et le contact avec la nature. Le but était de capter les tonalités visuelles, mentales et picturales de l’époque, davantage qu’évoquer celles du peintre de la montagne Sainte-Victoire. « On ne voulait pas illustrer ses peintures. »

     

    Cézanne et moi, bien accueilli par les journalistes des magazines français, s’est fait démolir par la presse quotidienne, à la stupeur de l’équipe. « Ça nous a fait perdre 100 000 entrées, conclut Guillaume Gallienne. Je m’interroge sur le moteur de la critique. En France, le rapport avec le patrimoine et l’histoire est complexe. Chacun se l’approprie et défend sa vision contre celle de l’autre. Chez nous, on n’a pas l’amnésie du passé, mais il y a le : “Moi, je sais” et une forte concentration de têtes qui dépassent. »
     

    Cet entretien a été effectué à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.












    Envoyer
    Fermer
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.