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    Cinéma

    La littérature à l’écran

    Odile Tremblay
    13 avril 2017 |Odile Tremblay | Cinéma | Chroniques

    J’avais relu le roman autobiographique de Robert Lalonde deux jours avant le visionnement du film, histoire de l’avoir frais en tête. Ce vendredi, son C’est le coeur qui meurt en dernier prendra l’affiche à travers l’adaptation d’Alexis Durand-Brault. Denise Filiatrault, sa fille Sophie Lorain et Gabriel Sabourin tissent cette relation mère-fils, sur fond d’inceste du père, planant en vol de corbeau.

     

    Vieille habitude de me plonger dans le livre à la source d’un film. Mauvais pour l’effet de suspense, mais excellent pour observer de quelle façon cinéaste et scénariste ont évité (ou pas) les pièges de la transposition littéraire : faut-il avoir recours à la voix hors champ ? réduire le monologue intérieur à l’anecdote ?

     

    On se laisse fasciner par les ajouts au récit : ici surgit le débat sur l’aide à mourir, névralgique dans notre société. Des péripéties familiales se multiplient, les lieux d’action aussi.

     

    Jamais le cinéma ne pourra rendre le phrasé du roman de Lalonde sur l’envol du berceau à l’adolescence, comme ici : « Au fond, peut-être est-ce à la fois fatal et tout simple et chacun doit-il faire comme ça : aimer, détester, fuir, faire sa vie au loin et, à la brunante, revenir, moitié attaché, moitié libre, moitié guéri, moitié vengeur, sur les lieux du beau carnage. » Mais le livre — grave lacune — dut se passer du concours de la grande Denise Filiatrault, étoile du film en mère souffrant d’alzheimer au bout de sa piste. Une authenticité traverse le livre et le film, au milieu des non-dits familiaux. Le récit atteignait l’épure. Le film affiche ses longueurs, tout en offrant des incarnations habitées. L’un renvoie à l’autre.

     

    Vivier d’archétypes

     

    Souvent je me demande pourquoi tant de nos cinéastes préfèrent les scénarios originaux, souvent répétitifs par ailleurs. Tant de grands romans québécois prennent la poussière sur les rayons de nos amnésies. En France, on transpose davantage. On lit plus aussi. Nul besoin de puiser à sa propre histoire pour se déclarer auteur.

     

    L’adaptation cinématographique donne à certains spectateurs l’envie de découvrir l’oeuvre derrière l’écran, offrant, par ricochet, une seconde vie au roman. Qui irait s’en plaindre ?

     

    Il y a un regain d’adaptations théâtrales au cinéma québécois, mais la prose s’y cherche. Faut dire que le théâtre repose sur le dialogue et le roman, souvent sur la voix intime. Offrir à celle-ci un chemin jusqu’à l’écran réclame un doigté, une finesse. Devant ce défi, de grands dialogues entre la plume et la caméra s’égarent.

     

    On me brandira les classiques : Le matou d’Yves Beauchemin ou Les Plouffe de Roger Lemelin, romans très visuels, riches en rebondissements, modèles de transpositions éclairées. Ajoutez l’adaptation de Maria Chapdelaine par Gilles Carle, qui n’a pas craint de se colleter aux mots des autres. Du Survenant à Séraphin, les phares de la littérature québécoise, avec leur vivier d’archétypes, ont pris vie au cinéma, tout comme Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy.

     

    Aujourd’hui, la littérature jeunesse et le fantastique passent d’une forme d’art à l’autre. Des oeuvres de Monique Proulx, de Dany Laferrière, de Gil Courtemanche sautent le pas également, sans toujours gagner au change. La difficulté du procédé ne le rend pas moins essentiel. Tout un pan de l’imaginaire collectif réclame l’exploration.

     

    Sur la glace mince

     

    Plus la plume se fait intimiste, plus le scénariste risque de couler, tant la glace devient mince, il est vrai. Ainsi Kamouraska de Claude Jutra, Les fous de Bassan d’Yves Simoneau et Le torrent de Simon Lavoie jouèrent juste la musique d’Anne Hébert, sans atteindre toutefois la pureté de sa note secrète.

     

    On connaît le Réjean Ducharme scénariste des Bons débarras et des Beaux souvenirs, mais, mis à part Le grand sabordage d’Alain Périsson en 1973 (vite oublié), d’après Le nez qui voque, ses grands romans attendent toujours leur poids d’images.

     

    Même Michel Tremblay se fait languir au septième art. Il a écrit des scénarios originaux en tandem avec André Brassard pour Il était une fois dans l’Est, Françoise Durocher, waitress et autres Le soleil se lève en retard. Denise Filiatrault mit son univers en scène dans C’t’à ton tour, Laura Cadieux et sa suite. Mais sa pièce Les belles-soeurs, pourtant devenue comédie musicale, ne s’est pas frayé un chemin jusqu’au cinéma (hormis quelques scènes transposées dans Il était une fois dans l’Est).

     

    Quant aux Chroniques du Plateau Mont-Royal, elles auraient mérité les plus hauts honneurs. On voit le chat imaginaire et les tricoteuses fantômes de La grosse femme d’à côté au balcon sur l’écran noir de nos nuits blanches, comme dirait l’autre. Mais se faire son propre cinéma ne suffit pas.

     

    Tant de romans de Jacques Poulin demeurent orphelins d’écrans, quand une relève de réalisateurs pourrait y capter des tonalités nouvelles. Si bien qu’assis face à l’écran devant
    C’est le coeur qui meurt en dernier, on salue bien bas le contact et la joute de deux arts qui ne demandent chez nous qu’à mieux voisiner.













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