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    Entrevue

    Dur retour du front

    Delphine et Muriel Coulin et le choc post-traumatique au féminin dans «Voir du pays»

    8 avril 2017 | Odile Tremblay à Paris | Cinéma
    Les sœurs Coulin sont nées en Bretagne à Lorient, une ville de militaires, où elles croisaient des filles soldates, d’où l’idée du film «Voir du pays».
    Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Les sœurs Coulin sont nées en Bretagne à Lorient, une ville de militaires, où elles croisaient des filles soldates, d’où l’idée du film «Voir du pays».

    Il existe plusieurs fratries au cinéma, des Dardenne aux Coen en passant par les Taviani et les Wachowski (transgenres devenus femmes, il est vrai). Plus rares sont les soeurs qui abordent le cinéma à quatre mains.

     

    Issues de la production documentaire, Delphine et Muriel Coulin explorent ensemble les enjeux de la condition des femmes dans un monde en mutation. Le thème de la violence au féminin, elles l’avaient traité par la bande en 2011 dans 17 filles, adapté d’un fait divers, quand 17 adolescentes avaient choisi de tomber enceintes en même temps.

     

    Voir du pays, primé pour son scénario à Cannes dans la section Un certain regard, se penche de son côté sur le choc traumatique dans l’armée, avec des héroïnes soldates à sa clé. Le film prend l’affiche vendredi.

     

    Les cinéastes sont nées en Bretagne à Lorient, une ville de militaires, où elles croisaient des filles soldates, d’où l’idée. Delphine, également écrivain, avait d’abord écrit le roman Voir du pays, à l’origine de son scénario. « Chaque élément avait été vérifié en amont, dit-elle. Il y a un aspect quasi documentaire. »

     
    Ce qui me stupéfie, c’est le fait qu’au moment de s’engager, ces jeunes-là n’ont pas conscience qu’ils peuvent être appelés à tuer et se faire tuer
    Muriel Coulin

    Dans ce film, des militaires ayant combattu en Afghanistan sont envoyés dans un hôtel de luxe à Chypre. But du séjour : perdre leurs obsessions d’images violentes par des expériences de réalité virtuelle qui les déprogramment, rencontrer des psychologues et se détendre au bord de la piscine et au cours de soirées arrosées. Ces lieux tampons existent vraiment à Chypre, au retour du front, pour les Français depuis 2008, avant ça pour les Canadiens et les Américains. « Le traumatisme se cristallise en général dans une image qui revient sans arrêt, explique Delphine, et qui empoisonne la vie des soldats. »

     

    Le titre est ironique, évidemment, tiré de la célèbre formule d’enrôlement « Engagez-vous. Vous verrez du pays ». Le tourisme n’est guère au menu des soldats du front.

     

    Omertà

     

    « Ce qui me stupéfie, dit Muriel Coulin, c’est le fait qu’au moment de s’engager, ces jeunes-là n’ont pas conscience qu’ils peuvent être appelés à tuer et se faire tuer. Sur les cinq qu’on avait sur le plateau, un s’était enrôlé dans l’armée pour avoir un permis de chauffeur de poids lourd, un autre, pour faire du sport. »

     

    « Et dans une petite ville, sans emploi, d’ajouter sa soeur, l’assurance d’une reconnaissance sociale, d’un travail rémunéré joue aussi avant de s’enrôler. »

     

    Les femmes militaires n’ont guère été un sujet de cinéma jusqu’ici, et les soeurs cinéastes ont démarré leur film avec le même regard que leurs héroïnes. Engagées dans l’armée en voulant être aussi fortes que les garçons, elles font partie du lot, puis les ennuis commencent… « Même quand on est partisanes de l’égalité, on se fait harceler, précise Muriel. Alors, on a pensé aux femmes dans l’armée, en se demandant comment elles font dans ce monde masculin par excellence. »

     

    Voir du pays aborde une amitié féminine, deux femmes qui s’épaulent. « On a essayé de développer des profils ni noir ni blanc, des filles ni bonnes ni mauvaises, mais formant un tandem de complémentarité, précise Muriel : Ariane Labed plus féminine, la chanteuse et actrice Soko [vue dans La danseuse de Stéphanie Di Giusto] plus sportive, mais toutes deux intrépides. »

     

    Les cinéastes sont allées dans des casernes, pour s’initier aux coutumes, au vocabulaire militaire. Des vrais soldats se mêlaient à des anciens sur le plateau. Quant aux acteurs de métier, ils furent soumis à un entraînement militaire et participèrent à des séances de déprogrammation avec une ancienne monitrice spécialisée. Les images des jeux vidéo et de réalité virtuelle (mais en 2D) s’insèrent dans l’action.

     

    Aux États-Unis, Kathryn Bigelow a fait son film The Hurt Locker (Démineurs), mais ce sont surtout Apocalypse Now de Francis Ford Coppola et The Deer Hunter de Michael Cimino, grands films sur les traumatismes des soldats au Vietnam, qui les ont inspirées.

     

    « En France, Alain Cavalier fut le premier à parler de la guerre d’Algérie, et il a eu des ennuis pour sortir ses films. La période de l’Occupation a mis du temps à se voir traitée au cinéma, par peur d’affronter le sujet, explique Muriel. Les Américains sont fiers de leurs militaires. Pas les Français. On fait plutôt chez nous dans l’omertà. » Ces deux soeurs-là s’attardent de leur côté à lever bien des voiles.

     

    Cet entretien a été effectué à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.













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