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    L’après-scandale

    Odile Tremblay
    6 avril 2017 |Odile Tremblay | Cinéma | Chroniques

    Cela fait un peu plus d’un an déjà, mais le milieu du cinéma en demeure chamboulé. L’affaire Claude Jutra aura transformé, après scandale posthume, le mythique cinéaste de Mon oncle Antoine en paria sexuel. Dans sa houle tanguaient de concert le gala du cinéma québécois et ses trophées, porteurs du nom honni, rebaptisés sous l’hallali. De quoi porter ombrage à une oeuvre majeure, à notre septième art en général et à sa société qui le lyncha, puis l’oublia à la prochaine pluie.

     

    C’était l’heure du coup de barre, mercredi matin à la conférence de presse de Québec Cinéma, pour l’annonce des nominations 2016 au gala des films maison. Nouveau trophée Iris signé Marc-Antoine Côté, moins typé que le Jutra de Charles Daudelin, six catégories nouvelles, et une cérémonie qui voit désormais double, avec une soirée consacrée uniquement aux artisans. On n’a rien contre, même si le gala des artisans risque d’être négligé du public, faute de stars et de tapis rouge, comme à la fête dominicale.

     

    On a beau trouver les nouvelles dates du gala du cinéma — déplacé en juin, après la saison des prix — déconnectées de la cuvée célébrée, Québec Cinéma y voit plutôt une tribune sans partage. Ces Iris printaniers fleuriront-ils sur la tombe du scandale d’hier ? Ça reste à voir.

     

    Après la photo de groupe, Ségolène Roederer, la directrice de Québec Cinéma, est venue me parler. Encore attristée par l’affaire, traversant une zone de turbulence avec son gala, elle rappelle qu’il était impossible de continuer à rouler sous son ancien nom. C’est vrai, dans le contexte en plus. Les remous ont permis à son groupe de rajuster le tir de la cérémonie. On comprend, on comprend. Pas trop le coeur à la fête, quand même…

     

    D’autant moins que 2016 ne fut guère une année faste pour notre septième art. Juste la fin du monde de Xavier Dolan (étonnamment absent de la catégorie du meilleur montage, remportée aux César !) et Un ours et deux amants de Kim Nguyen, plus inégal, se partagent le gros des nominations. Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau aurait pu ratisser plus large, et Alexandre Goyette concourir comme meilleur acteur pour King Dave.

     

    Ce ne sont pas tant les nominations (toujours aléatoires) que le climat post-affaire qui garde morose. Ça prendra une cuvée, ou deux, ou trois avant de cesser de parler des prix Jutra. Nombreux sommes-nous à refuser aussi d’enterrer la mémoire du cinéaste et de son oeuvre. Parce que les lynchages laissent un goût amer dans la bouche. Pire qu’un procès tout croche, la flambée virale.

     

    L’après-triomphe

     

    Parlant cinéma, je suis sortie déçue du dernier film du grand cinéaste américain Terrence Malick, Song to Song. Une fois de plus. Depuis sa Palme d’or en 2011 (et ses trois Oscar l’année suivante) pour The Tree of Life, grand oeuvre cosmogonique, ses longs métrages s’enchaînent en mal de magie. Assez pour interroger les sources de l’inspiration créatrice. Elles vont, elles viennent, offrent à chacun son rythme.

     

    Certains réclament une gestation lente avant de trouver leur souffle, d’autres ne créent jamais si bien qu’en état d’urgence. Plusieurs capturent des traits de génie avec leurs antennes de jeunesse et tombent en panne à l’âge mûr. Ceux qui allient l’expérience à la profondeur mûrissent comme de bons vins.

     

    La griserie suivant un succès immense peut détraquer une sensibilité d’artiste, l’entraîner hors du champ où son blé pousse. Comme, semble-t-il, Terrence Malick, longtemps aussi rare que précieux. Entre 1973 et 2005, il avait réalisé seulement quatre films, dont trois authentiques chefs-d’oeuvre : Badlands (1973) Days of Heaven (1978), The Thin Red Line (1998), visions fulgurantes d’une américanité sublimée.

     

    Sa poésie métaphysique, sa contemplation de la nature en ses moindres brins d’herbe, sa lumière, sa perfection stylistique, le mystère des destins qu’il mettait en scène éblouissaient l’oeil et l’esprit. Ajoutez une légende nourrie au refus des entrevues, des photographies, même pour récolter ses lauriers.

     

    Sans les gestations mûries de ses scénarios, ces dernières années, To The Wonder, Knight of Cups, Voyage of Time se sont étiolés sous la minceur des trames et leurs personnages privés de substance. Mais où sont les neiges d’antan ? demanderait l’autre.

     

    Song to Song prend l’affiche vendredi : grands acteurs sous-exploités (tout le monde veut travailler pour le mythe vivant), plans et extraits musicaux tantôt trop longs, tantôt trop courts, images sublimes posées sur un échafaudage fragile, romances insipides dans le milieu de la musique au Texas, où seuls les vieux rockers, Patti Smith, Iggy Pop semblent pourvus d’humanité.

     

    Dans l’attente de son prochain film en 2018, Radegund, avec le Belge Matthias Schoenaerts, campé sous le nazisme, on songe que l’inspiration, muse capricieuse, se dérobe quand il la presse. Assez vengeresse alors pour jeter une ombre sur ses fulgurances passées. Ou pour trop nous rappeler qu’on s’ennuie de Malick.













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